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Affranchis de 1848 –  Henriette, Mélanie et Valéry Detorvick

Affranchis de 1848 – Henriette, Mélanie et Valéry Detorvick

Aujourd’hui 20 Décembre, c’est la Fet’ Kaf à la Réunion. Les Réunionnais commémorent la proclamation de l’abolition de l’esclavage le 20 Décembre 1848. Si vous êtes à la Réunion, je vous encourage à profiter des diverses manifestations organisées pour les 170 ans de l’abolition. Je saisis l’occasion pour avancer sur mon objectif de l’année, parler des mes ancêtres affranchis en 1848. J’évoque cette fois Henriette, Mélanie et Valéry DETORVICK et leur identification dans les registres spéciaux de 1848.

L’acte de mariage qui lève le voile

Valéry et Mélanie DETORVICK sont mes 4 x arrières grands-parents. Leur fille Henriette est l’arrière grand-mère de ma grand-mère paternelle. Je l’avais évoqué dans un précédent billet, ma grand-mère paternelle ne savait pas qu’elle avait des ancêtres esclave.

C’est l’acte de mariage de mes arrière arrière arrière grands-parents Emile (COLOGON) et Henriette DETORVICK en 1855 qui lève le voile sur les origines esclaves d’Henriette DETORVICK. Il précise qu’un “extrait des registres spéciaux” est fourni “pour remplacer l’acte de naissance de la future épouse”. Ces registres spéciaux sont en fait les “Registres destinés à l’inscription des personnes non-libres en vertu du décret du 27 Avril 1848“.

 

Registres spéciaux et registres matricules

Le gouvernement provisoire de la Deuxième République avait décrété l’abolition de l’esclavage le 27 Avril 1848. Il souhaitait organiser les élections “dans le plus bref délai possible après la libération générale des esclaves, devenus citoyens français” et donna l’instruction suivante: “les listes électorales seront dressées selon les circonstances propres à chaque colonie, au moyen: 1° des listes électorales antérieures … 4° des registres qui devront être immédiatement établis pour la population actuellement esclave, et sur lesquels tous les individus aujourd’hui portés aux registres matricules des esclaves seront inscrits sous les noms patronymiques qui leur seront attribués”.

Les esclaves n’avaient pas de nom de famille. On les identifiait par leur prénom ou leur surnom et, depuis 1840 par des numéros de matricule. L’ ordonnance du 11 Juin 1839 sur les recensements et l’affranchissement des esclaves dans les colonies (1) précisait qu’à la clôture du recensement général de l’année suivante, il serait “formé à la mairie de chaque commune, un registre contenant la matricule individuelle de tous les esclaves recensés dans la dite commune … La matricule devait énoncer le nom et les prénoms du maître, sa profession et le lieu de sa résidence et devait contenir le nom de ses esclaves, leur sexe, leur âge et les signes particuliers propres à constater leur identité, et préciser quels esclaves étaient mariés”.

Sur les 68 registres spéciaux ouverts dans les communes pour l’inscription des personnes non-libres, seuls 37 nous sont parvenus. Ils ont été numérisés et sont accessibles sur le site des Archives Départementales de la Réunion. A l’exception de la commune de Saint-Benoît, ces registres n’ont malheureusement pas de répertoires. En consultant les relevés réalisés par Pierrette et Bernard NOURIGAT (2), j’ai pu identifier que Valéry, Mélanie et Henriette DETORVICK ont été inscrits sur le registre n°1 tenu par A. Selhausen aux numéros 874, 875 et 879.

 

Quelles informations y trouve t-on ?

La formulation est la même pour toutes: “Le citoyen Valéry, inscrit au Reg(istre) M(atricule) de St-Denis sous le numéro 10397 s’est présenté et après avoir été reconnu par nous a reçu le nom de DETORVICK“. Le sexe et l’année de naissance sont précisés. Ces années de naissance sont parfois approximatives, en particulier quand l’esclave provient de la traite négrière et qu’il est né hors de l’île. Le registre précise que Mélanie est “la femme de Valéry”. Ceci suggère un mariage avant 1848 ce qui était rare dans la population esclave.

Voici les informations extraites des registres.

NOMLienNaissanceN° de matricule
Valéry DETORVICK179410397
Mélanie DETORVICKFemme de Valéry179710398
Françoise DETORVICKFille de Françoise182010394
Louis Valéry DETORVICKFils de Mélanie183910408
Aimée DETORVICKFille de Mélanie182310399
Henriette DETORVICKFille de Mélanie182610400
Mignonne DETORVICKFille d’Henriette184111049
Camille DETORVICKFille d’Henriette1848
Léopold DETORVICKFils d’Henriette184815306
Armand DETORVICKFils de Mélanie182910401
Anaïs DETORVICKFille de Mélanie183510402
Evenor DETORVICKFils d’Anaïs184815776

De ces informations on peut faire les suppositions suivantes:

  • Les numéros de matricule consécutifs suggèrent qu’en 1840 à la création des registres matricules, la famille était “ensemble”, et esclave d’un même propriétaire.
  • Françoise, Aimée, Henriette, Anaïs, Armand sont identifiés comme les enfants de Mélanie. Cela suggère que le mariage de Valéry et Mélanie a eu lieu après leur naissance.

Les registres spéciaux contiennent finalement peu d’informations: ils ne mentionnent pas le lieu ou pays de naissance des esclaves ni qui étaient leur propriétaires. Cela ne diminue en rien leur importance historique et généalogique. Ils sont la trace de l’accession de 62000 esclaves à la liberté, et ils sont aussi les premiers registres (source directe) où sont mentionnés les noms de famille attribués aux nouveaux libres.

 

Les recensements à la rescousse

En consultant le site de Gilles Gérard La famille esclave à Bourbon (3) j’ai pu identifier qu’Henriette, Mélanie et Valéry DETORVICK étaient esclaves de Victor MAILLET. L’étape suivante fut de consulter les feuilles de recensement de Victor MAILLET aux Archives Départementales de la Réunion.

Liste des esclaves de Victor Maillet au recensement de 1848 (Archives Départementales de la Réunion)

Ces recensements m’ont permis d’identifier les origines de mes ancêtres.

  • Valéry était originaire de l’Inde et au moment du recensement il mesurait 1m51, était infirme avait une hernie.
  • Mélanie était originaire de Madagascar, et au moment du recensement mesurait 1m51, servait son maître en tant que domestique et il lui manquait 4 dents.
  • Henriette était créole (i.e. née à l’île Bourbon), mesurait 1m48 et servait son maitre comme domestique.
  • Si le premier enfant est né en 1820, alors Mélanie a été amenée sur l’île au plus tard en 1820.

Cela permet aussi de percer le mystère de ce nom choisi pour cette famille. Le propriétaire de cette famille d’esclaves se prénommait Victor. Ils étaient les “esclaves de Victor”. Par inversion de syllabes, Victor est devenu TORVIC et cela donne “les esclaves DE TORVICK”. Le nom attribué fut DETORVICK.

CONCLUSION

Mon arrière arrière arrière grand-mère Henriette vécut jusqu’en 1881. Sa mère Mélanie ne connut pas longtemps la liberté puisqu’elle mourut 6 mois après l’abolition. Enfin, je n’ai toujours pas trouvé le décès de Valéry DETORVICK. Je sais qu’il habitait encore St-Denis fin 1849 où il était employé comme homme de charge. Il me reste encore beaucoup de recherches à faire pour essayer de me cerner leur vie d’esclaves. Ce sont les recherches les moins faciles à faire, celles qui nécessitent d’être sur place aux Archives Départementales de la Réunion. J’ai une pensée pour eux aujourd’hui, en attendant d’en savoir plus ou de peut-être les rencontrer. Qui sait ? 🙂


NOTES

(1) Voir chapitre Ier article 6 de l’Ordonnance du Roi sur les recensements dans les colonies 11 Juin 1839

(2) Pierrette et Bernard NOURIGAT ont notamment relevé tous les affranchissements de 1815 à 1848 en consultant notamment les registres spéciaux, les bulletins officiels et les actes d’affranchissements reportés dans les registres d’état civil, les actes de mariage des affranchis d’après 1848. Ces relevés sont disponibles dans la salle de lecture des Archives Départementales, auprès du Cercle Généalogique de Bourbon, ou via la liste de diffusion Genbourbon.

(3)  Gilles Gérard met à disposition sa base donnée issue de la thèse en Histoire qu’il a soutenue et qui visait à démontrer l’existence de structure familiale pendant la période de l’esclavage. L’auteur continue ses recherches et met la base régulièrement à jour. Pour reconstituer ces familles, Gilles Gérard a croisé diverses données: les recensements d’avant 1848, les registres de l’état civil ainsi que les relevés d’affranchissement réalisés par Pierrette et Bernard Nourigat.

Affranchis de 1848 – Paul DEMOSTHENES, esclave commandeur

Affranchis de 1848 – Paul DEMOSTHENES, esclave commandeur

En cette année 2018, les Réunionnais célèbreront les 170 ans de l’abolition de l’esclavage. Pour commémorer l’abolition, j’ai décidé de parler de mes ancêtres esclaves qui ont été affranchis en 1848. Dans ce billet, j’évoque la vie de Paul DEMOSTHENES, père de Faustin DEMOSTHENES dont j’avais parlé précédemment.

Adeline TARPELIA et Paul DEMOSTHENES, esclaves de Urbain LESPORT

Mon aïeule Adeline était esclave sur une une propriété appartenant à la succession de Urbain LESPORT au lieu-dit le Portail àSaint-Leu.

Elle y avait eu 4 enfants naturels Paul, Marceline, Faustin mon ancêtre et Clémence. Ces derniers avaient reçu le nom de DEMOSTHENES en 1848, et non le nom de TARPELIA attribué à leur mère, comme cela aurait dû être le cas pour des enfants naturels. Paul DEMOSTHENES avait donc reconnu ses enfants au moment de l’abolition. A son mariage en 1886, Faustin DEMOSTHENES ignorait le domicile et la profession de son père. On peut donc en déduire qu’il n’a plus eu de contacts avec son père après l’abolition.

Cellule familiale de Paul DEMOSTHENES

Paul DEMOSTHENES esclave commandeur

Pour en savoir plus sur la vie de Paul DEMOSTHENES quand il était esclave il faut consulter les feuilles de recensement de son maître, Urbain LESPORT.

Au recensement de 1843 à Saint-Leu, il est nommé Paul 1er (peut-être en référence à l’existence de son fils Paul né 1840). Il est décrit comme de caste créole de couleur noir aux cheveux crépus mesurant 1m68 et exerçant la profession de commandeur. Le terme “créole” ne représente pas une caste mais indique que l’esclave est né sur l’île. S’il est esclave, et qu’il est né à Bourbon, c’est donc que sa mère était aussi esclave.

Recensement de la Succession Lesport 1843 St-Leu (Source: AD Réunion, 6M508)

Au recensement de 1846 à, Paul était âgé de 46 ans, de caste créole, de couleur rouge aux cheveux lisses, mesurait 1m63 et était charpentier commandeur.

Recensement de la Succession Lesport 1846 St-Leu (Source: AD Réunion, 6M510)

La propriété comptait en 1846 un total de 96 esclaves (71 créoles, 8 malgaches, 17 cafres mozambiques), mais ne comptait pas d’animaux, de plantations.

Recensement de la Succession Lesport 1846 St-Leu (Source: AD Réunion, 6M510)

Certains détails physiques diffèrent selon le recensement, mais l’âge, l’origine et la 5ème position sur la feuille de recensement sont les mêmes. On peut imaginer que les recensements ont pu être réalisés en présence de régisseur différents.  Paul avait une position relativement importante sur la propriété puisqu’il était commandeur puis charpentier commandeur.  Le commandeur était l’esclave nommé par le propriétaire pour diriger les autres esclaves au travail. Il disposait d’une certaine autorité physique et morale. Il s’occupait aussi des châtiments si bien qu’on représente souvent le commandeur avec un fouet.

Le domaine d’Urbain LESPORT ne comptait pas de terres cultivées, le travail n’y était peut-être pas trop pénible.  J’aime à croire que Paul DEMOSTHENES n’était pas donc pas forcé d’être un de ces commandeurs violents comme on les représente presque systématiquement. Dans notre patrimoine musical, il existe une magnifique chanson qui évoque cette figure de l’esclavage qu’était le commandeur.  Dans Komandèr, un esclave parle de ses souffrances et du commandeur qui le maltraite, mais se dit que le temps des commandeurs sera bientôt révolu. J’ai découvert cette chanson il y a une vingtaine d’années, et j’ai été bouleversé par la poésie de ce texte en créole comme par la force du message. C’est devenu l’une de mes chansons créoles préférées alors même que je ne savais pas que j’avais un ancêtre esclave commandeur.

Paul DEMOSTHENES après l’abolition

Une fois libre Paul DEMOSTHENES ne quitta pas la commune de Saint-Leu. Il y épousa en 1854 Louise DONVAL, plus jeune de 25 ans, qui était veuve depuis 3 ans. Louise DONVAL était aussi une créole affranchie de 1848 à Saint-Leu.  Les mariés ne produisirent pas un extrait des registres spéciaux, mais un extrait d’âge qui précisait leur année de naissance et le nom de leur mère.

Paul et Louise étaient cultivateurs au Grand Fond à Saint-Leu. On peut donc imaginer qu’ils ont fait partie des ces affranchis qui ont acquis un petit lopin de terre pour subsister à leurs propres moyens et surtout pour éviter le travail obligatoire. Le décret d’abolition donnait la liberté aux anciens esclaves mais rendait obligatoire pour ces dernier d’avoir un contrat d’engagement avec un employeur de leur choix. Seuls les affranchis qui pouvaient justifier d’une pièce de terre, d’un revenu et ou d’un métier productif étaient dispensés du contrat d’engagement.

Paul DEMOSTHENES et Louise DONVAL eurent un enfant nommé Henry Paul qui mourut en bas-âge. Louise DONVAL mourut en 1857, 10 jours après le décès de son fils, elle avait 33 ans.

Paul DEMOSTHENES se remaria en 1861, il avait alors 61 ans. Sa deuxième épouse Joséphine DORLIN avait 13 ans de moins que lui et était veuve et elle aussi une affranchie de 1848. Le couple semble avoir toujours vécu au Grand Fond à Saint-Leu. Joséphine décéda en 1885 à Saint-Leu, Paul DEMOSTHENES avait alors 85 ans.

Malgré mes recherches dans les registres, je n’ai toujours pas trouvé le décès de Paul DEMOSTHENES. Je sais donc qu’il était encore vivant le 22 Décembre 1885 quand sa deuxième épouse est décédée.

Lieux-dits “Grand Fond” et “Le Portail” commune de Saint-Leu (Source: fr.mappy.com)

Conclusion

Paul DEMOSTHENES vécut 49 ans en esclavage et au moins 37 ans en homme libre. Voilà quelqu’un qui aurait eu des histoires sûrement intéressantes à raconter. J’aurais aimé lui demander comment il a vécu tous ces changements et surtout pourquoi il a été séparé d’Adeline et de ses enfants.  Comme beaucoup d’esclaves, il n’aura pas laissé beaucoup de traces dans les archives. Il aura au moins laissé un patronyme qui sort de l’ordinaire et qui est encore porté aujourd’hui à la Réunion. Et finalement, il y a au moins deux personnes qui parlent encore régulièrement de lui aujourd’hui, mon père et moi.

Affranchis de 1848 – Faustin DEMOSTHENES

Affranchis de 1848 – Faustin DEMOSTHENES

En cette année 2018, les Réunionnais célèbreront les 170 ans de l’abolition de l’esclavage. Pour commémorer l’abolition, j’ai décidé de parler de mes ancêtres esclaves qui ont été affranchis en 1848. Dans ce billet, premier de la série, je parle de Faustin DEMOSTHENES (1845-1904) mon ancêtre à la 5ème génération (AAAGP).

Faustin DEMOSTHENES, enfant de l’abolition

Faustin naît le 26 Mai 1845 sur une propriété située au lieu-dit le Portail de la commune de Saint-Leu et faisant partie de la succession d’Urbain LESPORT. Urbain LESPORT est décédé en 1840 et 5 ans plus tard sa succession, qui ne compte pas moins de 14 bénéficiaires, n’est toujours pas réglée. C’est donc le régisseur des biens de cette succession, Albert Ricquebourg qui déclare la naissance.

Acte de naissance de Faustin, Registre des naissances d’esclaves, Saint-Leu, 1845 ; © www.cg974.fr – Département de La Réunion – Archives Départementales de la Réunion

L’acte est tiré du registre des naissances d’esclaves de la commune de Saint-Leu et il précise que “la nommée Adeline créole, âgée de trente ans, inscrite sous le numéro 2334 du Registre à Souche, esclave dépendant de la dite succession, est accouchée hier à trois heures après midi d’un garçon nommé Faustin“.

Les esclaves n’avaient pas de noms de famille et étaient inscrits, à partir de 1840,  sur un registre matricule tenu dans chaque commune. Le numéro 2334 du registre matricule permet d’identifier Adeline parmi les esclaves de la commune de Saint-Leu. Grâce à ce numéro, j’ai trouvé dans le registres des naissances d’esclaves de Saint-Leu, 3 autres enfants d’Adeline tous nés sur la même propriété: Paul en 1840, Marceline en 1842, et Clémence 1847.

Faustin ne grandira pas en esclavage puisque tous les esclaves sont libérés lors de l’abolition en 1848 alors qu’il n’a que 3 ans et demi. Il grandira à Saint-Denis où sa mère Adeline s’est installée et où elle s’est mariée avec un autre affranchi de 1848 qui exerçait la profession de charpentier. J’en parlerai dans un prochain article.

L’acte de mariage, une pièce essentielle

L’acte de mariage est une pièce essentielle pour comprendre l’histoire des affranchis de 1848. Celui relatant le mariage de Faustin DEMOSTHENES ne fait pas exception.

Faustin épouse Elisa BRUNIQUET le 7 Juillet 1886 à St-Denis. L’acte de mariage  précise que Faustin DEMOSTHENES est “maçon domicilié de cette ville (St-Denis) né en cette île commune de Saint-Leu en l’année mil huit-cent quarante cinq, fils majeur de Paul DEMOSTHENES (on ignore sa profession et son domicile) et de feue Adeline TARPÉLIA veuve de Célestin VIGNERON de son vivant bazardière, domiciliée de cette ville). Les pièces suivantes sont présentées “… 2° d’un extrait des registres spéciaux de la commune de Saint-Leu (Registre Bernold Prudent n.1242) pour remplacer l’acte de naissance du futur époux ; 3° d’un acte de notoriété reçu par devant Monsieur le Juge de Paix de cette ville, en date du onze Mai dernier constatant l’absence du père du futur époux … ” 

Mariage Faustin DEMOSTHENES x Elisa BRUNIQUET 1886 St-Denis (Archives Nationales d’Outre-Mer)

Les mariés reconnaissent cinq enfants dont mon arrière arrière grand-mère Uranie DEMOSTHENES née en 1868.

L’extrait des registres spéciaux de la commune de Saint-Leu fourni en lieu et place de l’acte de naissance confirme que Faustin a été affranchi à Saint-Leu lors de l’abolition en 1848. Les registres spéciaux ont été ouverts au moment de l’abolition en 1848 pour y inscrire l’identité des esclaves qui devenaient alors des nouveaux citoyens. S’il a été affranchi à Saint-Leu, c’est qu’il était esclave sur une propriété située dans la commune de Saint-Leu. Malheureusement les registres spéciaux de la commune de Saint-Leu ne sont pas parvenus jusqu’à nous.

Au moment de l’abolition, Faustin s’est donc vu attribué le nom de son père: DEMOSTHENES. Il est probable que le délégué Bernold PRUDENT était un connaisseur de la culture grecque. Selon Wikipedia, Demosthenes était un homme d’état athénien, grand orateur qui selon la légende s’entraînait à parler avec un cailloux dans la bouche pour vaincre ses problèmes d’élocution. On peut se demander ce qui a inspiré le délégué. Paul DEMOSTHENES était-il un bon parleur ?  J’explorerai cette piste dans un prochain article qui lui sera consacré.

Une famille séparée après l’abolition

L’acte de mariage nous révèle donc une information qui n’était pas présente sur “l’acte de naissance” de Faustin: l’identité de son père, une esclave nommé Paul. Paul et Adeline n’étaient pas mariés, comme le confirment les actes de naissances des autres enfants d’Adeline où le père n’est pas nommé.  De plus, s’ils avaient été mariés Adeline aurait reçu le nom de DEMOSTHENES comme son mari, or elle porte le nom de TARPÉLIA.

Paul DEMOSTHENES a certainement reconnu être le père de Faustin au moment de l’abolition, ce qui expliquerait pourquoi Faustin reçu le nom de DEMOSTHENES.

Toujours selon l’acte de mariage, Faustin DEMOSTHENES ignorait la profession et le domicile de son père Paul DEMOSTHENES. Un acte de notoriété a même été passé chez le juge. Sa mère Adeline TARPÉLIA était veuve de Célestin VIGNERON. On devine donc que les parents de Faustin ont été séparés après l’abolition. J’y reviendrai.

Faustin DEMOSTHENES savait signer. Il a probablement fréquenté l’une des écoles créées par l’église pour jeunes affranchis au moment de l’abolition.

Signature de Faustin DEMOSTHENES à son mariage.

Faustin exerça la profession de maçon. Après l’abolition, les affranchis préféraient exercer des métiers manuels tels que maçon, menuisier, charpentier. Ses métiers leurs permettaient d’éviter les travaux agricoles qui leur rappelaient leur ancienne condition d’esclave.

Faustin vécut avec sa famille à Saint-Denis dans le quartier de Patates à Durand où il mourut en 1904.

Descendance

Aucun souvenir ni aucune anecdote sur Faustin DEMOSTHENES ne me  sont malheureusement parvenus.  Faustin DEMOSTHENES a pourtant eu 7 enfants et 25 petits-enfants dont la dernière, Claire VAILLANT (1918-2012), que mon père appelait cousine Claire, n’est décédée que récemment. Cousine Claire, outre les nombreuses histoires sur notre famille qu’elle a transmis à mon père, nous a surtout transmis une photo qui m’est très chère. C’est celle de mon arrière arrière grand-mère Uranie DEMOSTHENES (1868-1926), fille de Faustin DEMOSTHENES. Elle a probablement été prise vers 1924.

Uranie DEMOSTHENES (1868-1926)

Le nom DEMOSTHENES est encore porté à la Réunion, par des descendants de mon arrière arrière grand-oncle Séverin DEMOSTHENES (1877-1943), le seul fils de Faustin DEMOSTHENES ayant atteint l’âge adulte. J’espère que cet article me permettra de rentrer en contact avec des descendants.

Dans un prochain article je parlerai des parents de Faustin DEMOSTHENES, Paul DEMOSTHENES et Adeline TARPELIA eux aussi affranchis en 1848.


Sources consultées

Registre des Mariages de Saint-Denis (Archives Nationales d’Outre-Mer)

Registre des Naissances d’esclaves de Saint-Leu (Archives Départementales de la Réunion)

Recherches de Patrick ONEZIME-LAUDE.

Coup de fusil – le prénom sorti de nulle part

Coup de fusil – le prénom sorti de nulle part

Le généàthème de ce mois nous propose de parler d’un prénom sorti de nulle part. J’ai sélectionné le mien en lisant l’article de Nelly LALLEMAND intitulé “Humour de l’Etat-Civil” paru dans le bulletin n.138 du Cercle Généalogique de Bourbon.

Coup de fusil

Nelly LALLEMAND y mentionne un dénommé Coup de fusil. Je savais bien que les maîtres donnaient parfois des prénoms peu flatteurs à leurs esclaves. Mais celui-là était tellement farfelu que j’ai voulu le voir écrit pour en être sûr. Grâce au site des Archives Départementales de la Réunion, j’ai pu trouver l’inscription ci-dessous sur les registres spéciaux de St-Denis.

Au moment de l’abolition en Décembre 1848, les esclaves devaient se présenter aux délégués de la commune qui leur attribuaient un patronyme et les inscrivaient sur des registres spéciaux dédiés à prouver leur citoyenneté.

Coup de fusil s’est apparemment présenté deux fois aux délégués de la commune de Saint-Denis puisqu’on le retrouve inscrit au n.767 du registre Selhausen et au n.3755 du registre Brunet. Dans ce dernier registre il est écrit: “Le citoyen Coup de fusil inscrit au Registre Matricule de St-Denis sous le numéro 4064 s’est présenté et après avoir été reconnu par nous a reçu le nom de Canon. St-Denis, le Décembre 1848. Le délégué A. Selhausen“.

L’inscription nous apprend que Coup de fusil CANON est né en 1785. Il aurait donc 63 ans au moment où il recouvre la liberté.

Extrait du registre spécial n.2 Selhausen, EDEPOT2/383, Archives Départementales de la Réunion.

Origines 

Pour en savoir plus, j’ai consulté le site de l’anthropologue et historien Gilles GERARD. On y apprend qu’au recensement de 1846 à St-Denis, la dénommée Elise GERMAIN possédait un esclave de 62 ans nommé Quatre Fusil. Il était dit de caste “cafre“, ce qui signifie qu’il était originaire d’Afrique, et très probablement d’Afrique de l’Est.  Les âges correspondent, les prénoms se ressemblent et sortent tellement de l’ordinaire qu’il ne peut s’agir que d’une seule et même personne.

Extrait du fichier St-Denis du site de Gilles Gérard, La famille esclave à Bourbon,  http://famille-esclave.pagesperso-orange.fr/index.htm

Je ne sais pas ce qu’il est advenu de Coup de fusil.

Conclusion

Coup de fusil CANON … ça fait sourire … mais ça montre aussi le peu de considération donnée aux esclaves, que ce soit au moment de leur attribuer un prénom, ou au moment de les libérer.

Mes ancêtres esclaves affranchis en 1848

Mes ancêtres esclaves affranchis en 1848

En cette année 2018 nous fêterons les 170 ans de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Le décret d’abolition fut proclamé le 20 Décembre 1848 à la Réunion. Cette date est un jour férié à la Réunion et elle est fêtée par tous les Réunionnais dans le monde. Ne vivant ni à la Réunion ni en France, je ne pourrai probablement pas participer aux commémorations qui seront organisées cette année. Alors j’ai décidé de mettre à l’honneur sur le blog mes ancêtres esclaves, et particulièrement ceux qui ont été affranchis lors de le l’abolition en 1848.

Les registres spéciaux

L’enregistrement des affranchissements se fera pour l’essentiel de Novembre 1848 à Février 1849. 62000 esclaves n’ayant que des prénoms se voient attribuer un patronyme. Le prénom du nouveau libre ainsi que le patronyme qui lui est attribué sont enregistrés sur des registres spéciaux qui seront la preuve de leur citoyenneté. Malheureusement, 29 registres ont été perdus (ou détruits) et seuls 37 registres spéciaux sont arrivés jusqu’à nous.

Ces registres sont tenus par les maires des communes ou leurs délégués. On les désigne souvent sous le nom du délégué. Ci-dessous un extrait du registre Ozoux de la commune de Saint-Denis sur lequel on peut lire:   “Le citoyen Bienvenu père et mère inconnus, inscrit sur le registre matricule de St-Denis sous le numéro 2396 s’est présenté et après avoir été reconnu par nous, il a reçu les noms et prénoms de Walcomme Bienvenu. St-Denis le 1er Décembre 1848. Le délégué Ozoux.” L’inscription précise aussi que c’est un homme (“M”) et qu’il est né en 1805. Les esclaves étaient inscrits sur un registre de matricules tenu par les communes. Bienvenu était le numéro 2396.

Registre spécial Ozoux, EDEPOT2/381, Archives Départementales de la Réunion.

Ce n’est bien évidemment pas l’esclave qui choisissait son patronyme, mais plutôt le délégué à l’enregistrement. Si le nom de Walcomme pour un homme prénommé Bienvenu peut prêter à sourire, il est clair que certains patronymes ont été attribués avec l’intention de ridiculiser l’esclave. J’en parlerais probablement dans un autre article.

Comment reconnaître des anciens esclaves affranchis à l’abolition ?

Un nom de famille “sortant de l’ordinaire” peut être l’indication d’une personne affranchie en 1848. Les délégués à l’enregistrement ont dû inventé beaucoup de noms. Mais c’est le plus souvent dans les actes de mariage que l’on reconnaît des anciens esclaves affranchis lors de l’abolition en 1848. Dans l’impossibilité de présenter un acte de naissance, ils devaient présenter un extrait de ces registres spéciaux.

Ci-dessous un extrait de l’acte de mariage de mes arrière-arrière-arrière grand-parents Faustin DEMOSTHENES (1845-1904) et Elisa BRUNIQUET (1851-1908). Faustin DEMOSTHENES présente un extrait des registres spéciaux de la commune de St-Leu (Registre Bernold Prudent n.1242). Cela signifie qu’il a été affranchi à St-Leu, il était donc l’esclave d’un propriétaire domicilié à St-Leu.

Mariage Faustin DEMOSTHENES x Elisa BRUNIQUET 1886 St-Denis (Archives Nationales d’Outre-Mer)

Les sources consultables

Les Archives Départementales de la Réunion (ADR) ont mis en ligne les 37 registres spéciaux qui leur sont parvenus: Registres spéciaux d’affranchissements.

Pierrette et Bernard NOURRIGAT ont réalisé des relevés d’affranchissements (toutes périodes). Ces relevés sont consultables en salle de lecture aux Archives Départementales de la Réunion ou auprès du Cercle Généalogique de Bourbon.

Identifier le propriétaire de nos ancêtres esclaves

Pour aller plus loin, il faut identifier le propriétaire des anciens esclaves, et consulter les feuilles de recensement correspondantes. Pour cela les travaux de l’anthropologue et historien Gilles Gérard et son site La Famille Esclave à Bourbon sont incontournables.

Gilles GERARD a travaillé sur les recensements disponibles aux ADR, et a croisé ces données avec les actes d’état civil d’après 1848 et les relevés d’affranchissements de Pierrette et Bernard NOURRIGAT.  Ce travail continue et il a la gentillesse de mettre son travail en libre accès. J’expliquerai dans les prochains articles comment j’utilise ses données dans ma recherche sur mes esclaves affranchis.

Non-dit ou ignorance?

Malgré les 50 ans d’efforts de mon père pour collecter auprès des plus anciens les histoires de notre famille, la tradition orale ne m’a apporté aucune information sur mes ancêtres libérés lors de l’abolition. Tout ce que je sais, je l’ai appris de mon père et donc de documents d’archives.

Je n’ai pas encore assez lu sur le sujet mais je pense que le “non-dit” s’est peut-être installé.  L’on était pas fier de ses origines esclaves. Enfant, mon père avait entendu dire dans la famille que nous avions des ancêtres grecs par son arrière grand-mère Uranie DEMOSTHENES. Comment expliquer une telle croyance? Mon arrière grand-père né en 1900, 52 ans après l’abolition, ne savait-il pas que 2 de ses 4 grands-parents et 6 de ses 8 arrières grands-parents étaient nés en esclavage?  Mon père a une fois demandé à sa mère si elle savait qu’elle avait des ancêtres esclaves ou si on lui en avait parlé. Sa réponse fut négative: “Non. Bin mon enfant, na pwin d’koi et’ fier” (Mon enfant, il n’y a pas de quoi être fier).

Que ce soit le non-dit ou l’ignorance, cela s’est heureusement arrêté à mon père qui n’a jamais cessé de me parler de mes ancêtres esclaves. En 2004 dans un article pour le bulletin du Cercle Généalogique de Bourbon, il écrivait: “J’ai entrepris une recherche systématique de ces ancêtres soit nés en esclavage à Bourbon, soit emmenés de leurs terres natales sur notre île, et ai décidé de les nommer et les ramener à la mémoire de tous“. Le témoin est passé, je continue son travail.