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Aurore, négresse du Roi

Aurore, négresse du Roi

Le 20 Décembre est jour férié à la Réunion, on y commémore l’abolition de l’esclavage le 20 Décembre 1848. C’est pour moi l’occasion d’évoquer l’histoire d’Aurore qui est la seule de mes ancêtres esclaves pour laquelle je connaisse les circonstances et la date exacte de son arrivée à l’île de la Réunion.

Traite négrière illégale

Rendons-nous à l’île Bourbon (la Réunion) en 1820. Depuis l’ordonnance royale du 9 Janvier 1817, la traite négrière est interdite. L’ordonnance précise: “tout bâtiment qui tenterait d’introduire dans une de nos colonies, des Noirs de traite soit française, soit étrangère, sera confisqué, et le capitaine, s’il est Français, interdit de tout commandement. Sera également confisquée, en pareil cas, toute la partie de la cargaison qui ne consisterait pas en esclaves ; à l’égard des Noirs, ils seront employés dans la colonie aux travaux d’utilité publique.” Voilà qui ne fait pas l’affaire de certains colons de Bourbon qui ont abandonné la culture du café pour se lancer dans l’industrie sucrière, que l’on sait dévoreuse d’esclaves. La traite illégale s’organise.

Le 14 Octobre 1820, un navire de traite, l’Espoir, est saisi avec à son bord 172 malgaches destinés à être esclaves à l’île Bourbon. Le commandant est Augustin PANON, un réunionnais. Mon ancêtre Aurore, 18 ans, faisait partie de la “cargaison”.

Extrait du registre de matricule des Noirs de l’Atelier Colonial, 1er Janvier 1821 (Archives Départementales de la Réunion, Série 11M14)

Le rapport de croisière de la goélette S. M. le Lys qui intercepta l’Espoir précise: “Le 14 au matin j’ai connaissance d’un Lougre, le calme la grosse mer et la brume m’empêchèrent de l’atteindre toute la journée, enfin le soir au coucher du soleil je le joignis à environ trois lieues dans le nord de St-Paul, l’ayant reconnu pour être l’Espoir je me décidai à le visiter étant certain de trouver des noirs à bord. La mer étant extrêmement grosse il perdit sa pirogue en la mettant dehors, je mis la mienne à l’eau , mon second se rendit à bord et trouva que le navire était chargé en plein de noirs, que monsieur Panon capitaine a déclaré être destiné pour Bourbon, ils étaient tellement entassés que l’on n’a pu les compter mais le capitaine a déclaré y en avoir cent soixante quinze ……. Cette prise est la plus belle que l’on ait encore faite à Bourbon, les noirs sont tous bien portants n’ayant eu que trois jours de traversée: il est à craindre qu’en leur faisant faire une quarantaine trop longue ils ne viennent à dépérir et que la maladie commune aux traites ne se propage à bord.

Extrait du rapport de croisière du Lys, 19 Oct 1820 (Archives Départementales de la Réunion, 11M56)

Le procès-verbal de Théodore Alizart commis de marine chargé des chantiers et de ateliers et de la police des noirs du Rois nous éclairent sur le devenir des malgaches saisis ” … avons procédé, au bord de la mer, à la recette de 172 noirs ou négresses malgaches provenant du Lougre anglais l’Espoir pris par la goélette de S. M. Le Lys en contravention aux Lois sur l’abolition de la traite des esclaves: lesquels noirs envoyés du dit navire L’Espoir … ont été marqués des mots AUROI sur le bras gauche … et classés comme suit: 98 noirs de 15 à 40 ans, 46 négrillons de 7 à 15 ans, 19 négresses de 15 à 30 ans, 9 négrittes de 8 à 15 ans. Lesquels 172 noirs ont de suite été portés sur la matricule ouverte à cet effet pour être affectés aux divers ateliers de Sa Majesté“. Ces quelques lignes sont un cruel rappel que l’on capturait aussi des enfants pour les vendre comme esclaves, et que les esclaves étaient parfois marqués (probablement au fer) pour désigner leur appartenance.

Extrait du PV de recette des 172 Malgaches saisis sur l’Espoir (Archives Départementales de la Réunion, 11M56)

Négresse du Roi

Aurore devint donc l’une de ceux et celles que l’on appelait alors les Noirs ou les Négresses du Roi, c’est-à-dire les esclaves qui travaillaient pour la colonie. Elle est mise en apprentissage chez les Soeurs de l’Hôpital où elle travaille comme couturière. Un “Inventaire appréciatif des noirs du Roi existant au premier Janvier de l’année 1822″ la valeur d’Aurore 20 ans est estimée à 1000 Frs en 1821 et 1822. Elle sera estimée à 1200 Frs en 1825 l’année de son décès.

Extrait de la matricule des Noirs au 1er Avril 1822 (Archives Départementales de la Réunion: 11M15)

En 1822 elle accouche d’une enfant nommée Jeannette. L’identité du père n’est pas connue, Aurore ne s’est pas mariée. Elle meurt à 23 ans le 11 Novembre 1825 , soit cinq ans après avoir été capturée. Elle laisse une enfant de 3 ans qui grandira au Camp des Noirs.

Jeannette grandira dans l’atelier colonial et y sera employée comme engagée, c’est-à-dire avec un contrat de travail.

État récapitulatif des esclaves du gouvernement 1815-1848 (Archives Départementales de la Réunion, 11M7)
État récapitulatif des esclaves du gouvernement 1815-1848 (Archives Départementales de la Réunion, 11M7)

Jeannette aura une liaison avec un des employés de l’atelier colonial, mon aïeul Charles DULAC qui fut chef d’atelier mais aussi syndic de l’atelier colonial. De cette liaison est né Charlot, le 27 Mars 1842, et probablement Black et Hercule qui décèderont en bas âge. Jeannette décède le 29 Avril 1845 comme sa mère à 23 ans et laisse comme sa mère un enfant de 3 ans. Charlot sera “remis à son père” (sic) Charles DULAC qui le légitime le 1 Septembre 1846.

État récapitulatif des esclaves du gouvernement 1815-1848 (Archives Départementales de la Réunion, 11M7)
État récapitulatif des esclaves du gouvernement 1815-1848 (Archives Départementales de la Réunion, 11M7)

Conclusion

Traite illégale, entassement sur les bateaux, marquage au bras, captures d’enfants de 7 à 15 ans pour être vendus comme esclaves, telles sont les tristes circonstances entourant l’arrivée forcée d’Aurore à l’île Bourbon. Aurore est aussi la dernière de mes ancêtres “venus” à la Réunion, tous les autres sont arrivés avant 1820 ou bien sont nés à la Réunion. Deux cent ans après son arrivée, je m’étais promis de raconter son histoire sur ce blog. C’est chose faite. Bonne Fêt Kaf à tous les Réunionnais !

SOURCES

  • Recherches généalogiques de Patrick Onézime Laude
  • Archives Départementales de la Réunion
    • 11M7 États récapitulatifs des esclaves du gouvernement 1815-1848
    • 11M56 Traite interlope: saisie des navires par les autorités (1818-1820) L’Espoir
  • Gerbeau, Hubert. 2005. L’esclavage et son ombre. L’île Bourbon aux XIXe et XXe siècles. Thèse de doctorat en Histoire. Université Aix-Marseille.
  • Dargaï, Youmna. 2010. L’atelier colonial à Bourbon de 1832 à 1848. Mémoire de master recherche 2e année : Histoire : La Réunion : 2010.
  • Auguste de La Barre de Nanteuil, Législation de l’île Bourbon: répertoire raisonné des lois, ordonnances en vigueur dans cette colonie, Tome 1, 1844. Gallica BNF. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65438807/f72.image

Recherches complémentaires à faire aux Archives Départementales de la Réunion

  • Chercher le décès d’Aurore à l’année 1825 dans la sous-série 11M26 (État nominatif des esclaves du gouvernement décédés dans les hôpitaux. Hôpital de St-Denis 1816-130)
  • Chercher Black (n°1813 ex n°1218) et Hercule (n°1918 ex n°1329) dans l’état récapitulatif des esclaves du gouvernement série 11M7.