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Affranchis de 1848 – Faustin DEMOSTHENES

Affranchis de 1848 – Faustin DEMOSTHENES

En cette année 2018, les Réunionnais célèbreront les 170 ans de l’abolition de l’esclavage. Pour commémorer l’abolition, j’ai décidé de parler de mes ancêtres esclaves qui ont été affranchis en 1848. Dans ce billet, premier de la série, je parle de Faustin DEMOSTHENES (1845-1904) mon ancêtre à la 5ème génération (AAAGP).

Faustin DEMOSTHENES, enfant de l’abolition

Faustin naît le 26 Mai 1845 sur une propriété située au lieu-dit le Portail de la commune de Saint-Leu et faisant partie de la succession d’Urbain LESPORT. Urbain LESPORT est décédé en 1840 et 5 ans plus tard sa succession, qui ne compte pas moins de 14 bénéficiaires, n’est toujours pas réglée. C’est donc le régisseur des biens de cette succession, Albert Ricquebourg qui déclare la naissance.

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Acte de naissance de Faustin, Registre des naissances d’esclaves, Saint-Leu, 1845 ; © www.cg974.fr – Département de La Réunion – Archives Départementales de la Réunion

L’acte est tiré du registre des naissances d’esclaves de la commune de Saint-Leu et il précise que “la nommée Adeline créole, âgée de trente ans, inscrite sous le numéro 2334 du Registre à Souche, esclave dépendant de la dite succession, est accouchée hier à trois heures après midi d’un garçon nommé Faustin“.

Les esclaves n’avaient pas de noms de famille et étaient inscrits, à partir de 1840,  sur un registre matricule tenu dans chaque commune. Le numéro 2334 du registre matricule permet d’identifier Adeline parmi les esclaves de la commune de Saint-Leu. Grâce à ce numéro, j’ai trouvé dans le registres des naissances d’esclaves de Saint-Leu, 3 autres enfants d’Adeline tous nés sur la même propriété: Paul en 1840, Marceline en 1842, et Clémence 1847.

Faustin ne grandira pas en esclavage puisque tous les esclaves sont libérés lors de l’abolition en 1848 alors qu’il n’a que 3 ans et demi. Il grandira à Saint-Denis où sa mère Adeline s’est installée et où elle s’est mariée avec un autre affranchi de 1848 qui exerçait la profession de charpentier. J’en parlerai dans un prochain article.

L’acte de mariage, une pièce essentielle

L’acte de mariage est une pièce essentielle pour comprendre l’histoire des affranchis de 1848. Celui relatant le mariage de Faustin DEMOSTHENES ne fait pas exception.

Faustin épouse Elisa BRUNIQUET le 7 Juillet 1886 à St-Denis. L’acte de mariage  précise que Faustin DEMOSTHENES est “maçon domicilié de cette ville (St-Denis) né en cette île commune de Saint-Leu en l’année mil huit-cent quarante cinq, fils majeur de Paul DEMOSTHENES (on ignore sa profession et son domicile) et de feue Adeline TARPÉLIA veuve de Célestin VIGNERON de son vivant bazardière, domiciliée de cette ville). Les pièces suivantes sont présentées “… 2° d’un extrait des registres spéciaux de la commune de Saint-Leu (Registre Bernold Prudent n.1242) pour remplacer l’acte de naissance du futur époux ; 3° d’un acte de notoriété reçu par devant Monsieur le Juge de Paix de cette ville, en date du onze Mai dernier constatant l’absence du père du futur époux … ” 

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Mariage Faustin DEMOSTHENES x Elisa BRUNIQUET 1886 St-Denis (Archives Nationales d’Outre-Mer)

Les mariés reconnaissent cinq enfants dont mon arrière arrière grand-mère Uranie DEMOSTHENES née en 1868.

L’extrait des registres spéciaux de la commune de Saint-Leu fourni en lieu et place de l’acte de naissance confirme que Faustin a été affranchi à Saint-Leu lors de l’abolition en 1848. Les registres spéciaux ont été ouverts au moment de l’abolition en 1848 pour y inscrire l’identité des esclaves qui devenaient alors des nouveaux citoyens. S’il a été affranchi à Saint-Leu, c’est qu’il était esclave sur une propriété située dans la commune de Saint-Leu. Malheureusement les registres spéciaux de la commune de Saint-Leu ne sont pas parvenus jusqu’à nous.

Au moment de l’abolition, Faustin s’est donc vu attribué le nom de son père: DEMOSTHENES. Il est probable que le délégué Bernold PRUDENT était un connaisseur de la culture grecque. Selon Wikipedia, Demosthenes était un homme d’état athénien, grand orateur qui selon la légende s’entraînait à parler avec un cailloux dans la bouche pour vaincre ses problèmes d’élocution. On peut se demander ce qui a inspiré le délégué. Paul DEMOSTHENES était-il un bon parleur ?  J’explorerai cette piste dans un prochain article qui lui sera consacré.

Une famille séparée après l’abolition

L’acte de mariage nous révèle donc une information qui n’était pas présente sur “l’acte de naissance” de Faustin: l’identité de son père, une esclave nommé Paul. Paul et Adeline n’étaient pas mariés, comme le confirment les actes de naissances des autres enfants d’Adeline où le père n’est pas nommé.  De plus, s’ils avaient été mariés Adeline aurait reçu le nom de DEMOSTHENES comme son mari, or elle porte le nom de TARPÉLIA.

Paul DEMOSTHENES a certainement reconnu être le père de Faustin au moment de l’abolition, ce qui expliquerait pourquoi Faustin reçu le nom de DEMOSTHENES.

Toujours selon l’acte de mariage, Faustin DEMOSTHENES ignorait la profession et le domicile de son père Paul DEMOSTHENES. Un acte de notoriété a même été passé chez le juge. Sa mère Adeline TARPÉLIA était veuve de Célestin VIGNERON. On devine donc que les parents de Faustin ont été séparés après l’abolition. J’y reviendrai.

Faustin DEMOSTHENES savait signer. Il a probablement fréquenté l’une des écoles créées par l’église pour jeunes affranchis au moment de l’abolition.

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Signature de Faustin DEMOSTHENES à son mariage.

Faustin exerça la profession de maçon. Après l’abolition, les affranchis préféraient exercer des métiers manuels tels que maçon, menuisier, charpentier. Ses métiers leurs permettaient d’éviter les travaux agricoles qui leur rappelaient leur ancienne condition d’esclave.

Faustin vécut avec sa famille à Saint-Denis dans le quartier de Patates à Durand où il mourut en 1904.

Descendance

Aucun souvenir ni aucune anecdote sur Faustin DEMOSTHENES ne me  sont malheureusement parvenus.  Faustin DEMOSTHENES a pourtant eu 7 enfants et 25 petits-enfants dont la dernière, Claire VAILLANT (1918-2012), que mon père appelait cousine Claire, n’est décédée que récemment. Cousine Claire, outre les nombreuses histoires sur notre famille qu’elle a transmis à mon père, nous a surtout transmis une photo qui m’est très chère. C’est celle de mon arrière arrière grand-mère Uranie DEMOSTHENES (1868-1926), fille de Faustin DEMOSTHENES. Elle a probablement été prise vers 1924.

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Uranie DEMOSTHENES (1868-1926)

Le nom DEMOSTHENES est encore porté à la Réunion, par des descendants de mon arrière arrière grand-oncle Séverin DEMOSTHENES (1877-1943), le seul fils de Faustin DEMOSTHENES ayant atteint l’âge adulte. J’espère que cet article me permettra de rentrer en contact avec des descendants.

Dans un prochain article je parlerai des parents de Faustin DEMOSTHENES, Paul DEMOSTHENES et Adeline TARPELIA eux aussi affranchis en 1848.


Sources consultées

Registre des Mariages de Saint-Denis (Archives Nationales d’Outre-Mer)

Registre des Naissances d’esclaves de Saint-Leu (Archives Départementales de la Réunion)

Recherches de Patrick ONEZIME-LAUDE.

Mes ancêtres esclaves affranchis en 1848

Mes ancêtres esclaves affranchis en 1848

En cette année 2018 nous fêterons les 170 ans de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Le décret d’abolition fut proclamé le 20 Décembre 1848 à la Réunion. Cette date est un jour férié à la Réunion et elle est fêtée par tous les Réunionnais dans le monde. Ne vivant ni à la Réunion ni en France, je ne pourrai probablement pas participer aux commémorations qui seront organisées cette année. Alors j’ai décidé de mettre à l’honneur sur le blog mes ancêtres esclaves, et particulièrement ceux qui ont été affranchis lors de le l’abolition en 1848.

Les registres spéciaux

L’enregistrement des affranchissements se fera pour l’essentiel de Novembre 1848 à Février 1849. 62000 esclaves n’ayant que des prénoms se voient attribuer un patronyme. Le prénom du nouveau libre ainsi que le patronyme qui lui est attribué sont enregistrés sur des registres spéciaux qui seront la preuve de leur citoyenneté. Malheureusement, 29 registres ont été perdus (ou détruits) et seuls 37 registres spéciaux sont arrivés jusqu’à nous.

Ces registres sont tenus par les maires des communes ou leurs délégués. On les désigne souvent sous le nom du délégué. Ci-dessous un extrait du registre Ozoux de la commune de Saint-Denis sur lequel on peut lire:   “Le citoyen Bienvenu père et mère inconnus, inscrit sur le registre matricule de St-Denis sous le numéro 2396 s’est présenté et après avoir été reconnu par nous, il a reçu les noms et prénoms de Walcomme Bienvenu. St-Denis le 1er Décembre 1848. Le délégué Ozoux.” L’inscription précise aussi que c’est un homme(“M”) et qu’il est né en 1805. Les esclaves étaient inscrits sur un registre de matricules tenu par les communes. Bienvenu était le numéro 2396.

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Registre spécial Ozoux, EDEPOT2/381, Archives Départementales de la Réunion. © www.cg974.fr – Département de La Réunion

Ce n’est bien évidemment pas l’esclave qui choisissait son patronyme, mais plutôt le délégué à l’enregistrement. Si le nom de Walcomme pour un homme prénommé Bienvenu peut prêter à sourire, il est clair que certains patronymes ont été attribués avec l’intention de ridiculiser l’esclave. J’en parlerais probablement dans un autre article.

Comment reconnaître des anciens esclaves affranchis à l’abolition ?

Un nom de famille “sortant de l’ordinaire” peut être l’indication d’une personne affranchie en 1848. Les délégués à l’enregistrement ont dû inventé beaucoup de noms. Mais c’est le plus souvent dans les actes de mariage que l’on reconnaît des anciens esclaves affranchis lors de l’abolition en 1848. Dans l’impossibilité de présenter un acte de naissance, ils devaient présenter un extrait de ces registres spéciaux.

Ci-dessous un extrait de l’acte de mariage de mes arrière-arrière-arrière grand-parents Faustin DEMOSTHENES (1845-1904) et Elisa BRUNIQUET (1851-1908). Faustin DEMOSTHENES présente un extrait des registres spéciaux de la commune de St-Leu (Registre Bernold Prudent n.1242). Cela signifie qu’il a été affranchi à St-Leu, il était donc l’esclave d’un propriétaire domicilié à St-Leu.

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Mariage Faustin DEMOSTHENES x Elisa BRUNIQUET 1886 St-Denis (Archives Nationales d’Outre-Mer)

Les sources consultables

Les Archives Départementales de la Réunion (ADR) ont mis en ligne les 37 registres spéciaux qui leur sont parvenus: Registres spéciaux d’affranchissements.

Pierrette et Bernard NOURRIGAT ont réalisé des relevés d’affranchissements (toutes périodes). Ces relevés sont consultables en salle de lecture aux Archives Départementales de la Réunion ou auprès du Cercle Généalogique de Bourbon.

Identifier le propriétaire de nos ancêtres esclaves

Pour aller plus loin, il faut identifier le propriétaire des anciens esclaves, et consulter les feuilles de recensement correspondantes. Pour cela les travaux de l’anthropologue et historien Gilles Gérard et son site La Famille Esclave à Bourbon sont incontournables.

Gilles GERARD a travaillé sur les recensements disponibles aux ADR, et a croisé ces données avec les actes d’état civil d’après 1848 et les relevés d’affranchissements de Pierrette et Bernard NOURRIGAT.  Ce travail continue et il a la gentillesse de mettre son travail en libre accès. J’expliquerai dans les prochains articles comment j’utilise ses données dans ma recherche sur mes esclaves affranchis.

Non-dit ou ignorance?

Malgré les 50 ans d’efforts de mon père pour collecter auprès des plus anciens les histoires de notre famille, la tradition orale ne m’a apporté aucune information sur mes ancêtres libérés lors de l’abolition. Tout ce que je sais, je l’ai appris de mon père et donc de documents d’archives.

Je n’ai pas encore assez lu sur le sujet mais je pense que le “non-dit” s’est peut-être installé.  L’on était pas fier de ses origines esclaves. Enfant, mon père avait entendu dire dans la famille que nous avions des ancêtres grecs par son arrière grand-mère Uranie DEMOSTHENES. Comment expliquer une telle croyance? Mon arrière grand-père né en 1900, 52 ans après l’abolition, ne savait-il pas que 2 de ses 4 grands-parents et 6 de ses 8 arrières grands-parents étaient nés en esclavage?  Mon père a une fois demandé à sa mère si elle savait qu’elle avait des ancêtres esclaves ou si on lui en avait parlé. Sa réponse fut négative: “Non. Bin mon enfant, na pwin d’koi et’ fier” (Mon enfant, il n’y a pas de quoi être fier).

Que ce soit le non-dit ou l’ignorance, cela s’est heureusement arrêté à mon père qui n’a jamais cessé de me parler de mes ancêtres esclaves. En 2004 dans un article pour le bulletin du Cercle Généalogique de Bourbon, il écrivait: “J’ai entrepris une recherche systématique de ces ancêtres soit nés en esclavage à Bourbon, soit emmenés de leurs terres natales sur notre île, et ai décidé de les nommer et les ramener à la mémoire de tous“. Le témoin est passé, je continue son travail.

Antoine BAVIER, un Grison à Bourbon, 3eme partie

Antoine BAVIER, un Grison à Bourbon, 3eme partie

Ce billet est le dernier de la série sur Antoine BAVIER, un Suisse originaire des Grisons, arrivé à l’île Bourbon (La Réunion) vers 1730. Dans les deux premiers articles (ici et ici), je parle de son arrivée à Bourbon, son établissement au quartier de Saint-Pierre, ses démêlés avec la justice et enfin de son mariage et sa descendance. Je vais maintenant évoquer mes recherches en Suisse pour mieux comprendre ses origines.

Baptême d’Antoine BAVIER, une recherche pleine de rebondissements

Quand je me suis installé en Suisse, mon père m’avait rappelé que mon aïeule Geneviève CADET (1713-1770) avait épousé un Suisse nommé Antoine BAVIER (ou de BAVIERE). Je n’y avais pas repensé jusqu’à ce que le nom BAVIER apparaisse dans la généalogie de ma femme. L’un de ses 5 x arrières grands-oncles avait épousé à Coire (Chur en allemand)  une certaine Fida BAVIER.

BAVIER, … Coire,  …  et si Antoine et Fida étaient de la même famille !  J’essayai donc de trouver le baptême d’Antoine de Bavière dans les registres paroissiaux de la ville de Coire dont il était natif selon le Dictionnaire Généalogique des Familles de l’Île Bourbon (La Réunion) 1665-1810. La recherche fut vaine et j’avais fini par abandonner l’idée de trouver cet acte.

Mais la généalogie est parfois pleine de rebondissements. Quelques mois plus tard je suis devenu membre de l’association de généalogie et d’héraldique du canton de Berne (Genealogisch-Heraldische Gesellschaft Bern) car une partie de ma belle famille est originaire de ce canton. Dans le “package” de bienvenue, il y avait un CD contenant une liste des patronymes étudiés par d’autres généalogistes amateurs ainsi que le moyen de contacter ces généalogistes. C’est ainsi que j’ai découvert qu’un généalogiste, Peter Kessel, avait étudié les RIETMAN de Bischofszell (canton Thurgovie). Dans l’acte d’abjuration d’Antoine BAVIER, sa mère Marie Salomée RIETMAN, était dite native de Bischofszell.

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Vieux Pont sur la Thur, village de Bischofszell (Alte Thurbücke Bischofszell – Source Wikimedia Commons)

Peter Kessel m’a très gentiment envoyé un fichier gedcom contenant les informations relatives à la famille BAVIER – RIETMANN qu’il avait pu récoltées au cours de ses recherches dans les registres paroissiaux de Bischofszell. C’est ainsi que j’appris qu’Antoine BAVIER fut baptisé le 1er Janvier 1705 à Bischofszell dans le canton de Thurgovie et non pas à Coire.

Baptême et Recensements de Bichofszell

Par chance, les recherches sur la famille de ma femme, m’emmenaient aussi aux Archives Cantonales de Thurgovie (Staatsarchiv Thurgau). J’ai pu photographier l’inscription du baptême dans les registres microfilmés de l’église évangélique réformée de Bischofszell.

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Baptême de Anthoni BAVIERE, 1705, Pfarrbuch Bischofszell, Staatsarchiv Thurgau

L’acte se lit comme suit:

  • tout à gauche la date “Januarius 1“,
  • le nom des parents “Eltern”  –  “Herr Capitain-Lieuthenant Anthoni Bavier v. Chur” (Anthoni Bavier von Chur, il a la bourgeoisie de Coire), “Fr. Maria Salome Rietman
  • le prénom de l’enfant – “Anthoni
  • les parrains et marraines (“Taufzeugen”)

Antoine BAVIER se prénommait donc Anthoni. Je m’attendais plutôt à une version romanche du prénom comme Antieni ou Tön.

Antoine BAVIER n’aura pas beaucoup connu son père puisque deux mois après sa naissance, le 8 Mars 1705, est enregistré le décès le 21 Février 1705 à Gand (Flandres) du  capitaine-lieutenant Anthoni Bavier. Pourtant, il suivra les traces de son père puisqu’il partira lui aussi pour le service étranger.

J’ai consulté les recensements de Bischofszell de 1710 et de 1721 aux Archives Cantonales de Zurich (Staatsarchiv Zürich).

Le recensement de 1710 nous apprend que Maria Salome Rietman, 44 ans, est veuve (“vidua“), a 4 enfants: Hans Jakob BRAUN (d’un premier mariage), Georg Andreas 11 ans, Maria Ursula 9 ans et Anthoni (notre Antoine) 5 1/2 ans.

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Recensement de Bischofszell 1710, Foyer de Maria Salome Rietman, Marktgasse (Source Staatsarchiv Zürich)

Le recensement de 1721 nous apprend que Maria Salome RIETMAN habite au n.28 de la Marktgasse (ruelle du marché), elle a 55 ans et veuve du Capitaine-Lieutenant Anthoni BAVIER. Son fils Georg Andreas, âgé de 22 ans est à Lyon (“ist zu Lyon”). Antoine BAVIER âgé de 16 ans 3/4 est à Bâle (“ist zu Basel“)

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Recensement de Bischofszell 1721, Foyer de Maria Salome Rietmann, 28 Marktgasse (Source: Staatsarchiv Zürich)

Un document fascinant

C’est finalement aux Archives Cantonales des Grisons que j’allais trouver un document fascinant, publié en 1892 à Lausanne, qui explique les origines de la famille Bavier.  Il est intitulé Stamm-Tabelle der Adeligen Familie von Bavier aus Chur in Hohenrhaetien, que l’on peut traduire par “Table généalogique des familles nobles von Bavier de Coire”. La page de garde précise que cette table est établie à partir d’anciens arbres généalogiques, des papiers de famille, de chroniques, d’actes et de tombeaux de Eduard von Bavier en 1843. Le document a été enrichi par la Généalogie de la famille von Bavier écrit par Anton Sprecher von Bernegg en 1857. Le document a été transmis par le neveu de l’auteur des tables, Eduard von Bavier  consul général de la couronne danoise à Yokohama, commandant de l’ordre de Danebord.

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Staatsarchiv Graubünden, Chur, IV 25 e2

Selon ce document la famille se dit originaire de Bologne. Elle s’est établie à Coire au 16ème siècle. Elle aura donné de nombreux bourgmestres (Bürgermeister) de Coire, un président de la Confédération et de nombreux officiers au services étrangers.

Le document précise au sujet d’Antoine Bavier qu’il s’est installé à l’île  Bourbon et qu’il y a acquis de grandes richesses, s’est marié avec Geneviève CADET (mon aïeule). Les deux enfants sont nommés: Georg Anton dont on précise qu’il fut un très riche propriétairelà-bas et sa soeur Antonia-Euphrosina dont la fortune fut perdue après sa mort en 1789 pendant la Révolution. Le document précise enfin que la lignée est éteinte.

Comment l’auteur de ce document, Eduard von Bavier, qui a vécu en Suisse, pouvait-il savoir en 1892 qu’Antoine BAVIER s’était établi à l’île Bourbon, y avait fait souche, y était décédé 150 ans plus tôt et que sa lignée s’était éteinte ?  Les BAVIER de l’île Bourbon seraient-ils restés en contact avec leur famille en Suisse et des traces de ces contacts auraient-elles encore été présentes dans les papiers de famille ?  Dans les actes qu’il a signés, Antoine BAVIER signait BAVIER. Dans les actes concernant la génération suivante, ces derniers se faisaient plutôt appeler De Bavière. Etaient-ils en contact avec des branches de la famille en Suisse qui eux portaient le nom “Von Bavier”?  Mystère ! Je trouve cela fascinant.

BILAN 

Si Antoine BAVIER aura parcouru plus de 10 000 kilomètres de la Thurgovie jusqu’à l’Océan Indien, il m’aura fallu tout autant de kilomètres entre la Suisse et la Réunion pour reconstituer son histoire. Cette recherche m’aura amené aux Archives Cantonales des Grisons et de Thurgovie en Suisse, aux Archives Départementales de la Réunion. J’ai fait appel à l’entraide généalogique: merci à Jean-Claude Odon et à Peter Kessel. Et il faudra parcourir encore quelques centaines de kilomètres pour reconstituer son parcours militaire au service de la France et de la Compagnie des Indes. Cette recherche a été jusque là une belle aventure, et elle n’est pas finie.

Monique Pereira, origine indienne confirmée par test ADN

Monique Pereira, origine indienne confirmée par test ADN

Dans l’article précédent je vous parlais de Monique Pereira, mon ancêtre connue la plus lointaine en suivant la lignée matrilinéaire (la mère de la mère de la mère … de ma mère). Au recensement de 1708 elle se dit originaire de Daman en Inde où elle serait née vers 1655. Elle était ce qu’on appelle une indo-portugaise ou portugaise des Indes: née d’un père portugais, ce qui explique son nom, et d’une mère indienne. Je me demandais si l’analyse de mon ADN mitochondrial “confirmerait” cette origine indienne.

ADN Mitochondrial 

L’ADN mitochondrial (ADNmt en français ou mtDNA en anglais) est le matériel génétique contenu dans les mitochondries de nos cellules. Il est transmis de façon intacte de la mère à l’enfant. J’ai donc hérité mon ADN mitochondrial de ma mère, qui l’a hérité de ma grand-mère maternelle et ainsi de suite. Mon ADN mitochondrial est identique à celui de Monique Pereira.

J’ai donc fait tester mon ADN mitochondrial pour en déterminer l’haplogroupe.  Un haplogroupe peut être considéré un groupe d’humains ayant un ancêtre commun en lignée matrilinéaire (ADN mitochondrial) ou en lignée patrilinéaire (ADN du chromosome Y).
Haplogroupe M6a1a

J’ai récemment reçu le résultat de ce test.  L’haplogroupe assigné à mon ADN mitochondrial est M6a1a. L’haplogroupe M est généralement associé à l’Eurasie.

La population porteuse de l’haplogroupe M aurait migré de l’Afrique vers l’Inde en passant par la péninsule arabique pour finir en Australie.

Carte des migrations ADN mitochondrial

Répartition de l’haplogroupe M et du sous-groupe M6

La recherche d’informations plus précises sur le sous-groupe M6 me ramène à des articles de génétique des populations que je vais me contenter de citer. Mes connaissances sur le sujet ne me permettent pas de commenter ces articles. XD

Selon Wikipedia1, on rencontre le sous-groupe M6 en Asie du Sud, avec une concentration élevée dans la partie centre-est de l’Inde et au Kashmir. Cet article cite une étude réalisée en 2004qui précise que le sous-groupe M6 fait partie des haplogroupes spécifiques à l’Inde et qu’on le trouve principalement dans la vallée de l’Indus et sur les côtes ouest de la baie du Bengale.

Je me plais à imaginer que mes ancêtres appartenaient peut-être à l’une des plus anciennes civilisations connues, la civilisation de la vallée de l’Indus. 🙂

Civilisation de l’Indus 2600-1900 av. J.-C. (Source: Wikipedia)

Conclusion

L’analyse de mon ADN mitochondrial corrobore donc l’origine indienne de mon ascendance matrilinéaire. Mais en science rien n’est définitif. De nouvelles découvertes ou de nouvelles études peuvent remettre en question ce que l’on croit savoir. Il en va de même en généalogie, les liens de parenté lointaine ne sont que provisoires,  jusqu’à ce qu’une nouvelle information vienne remettre en question ce que l’on croyait savoir.

Sources

(1) Contributeurs Wikipedia, “Haplogroup M (mtDNA),” Wikipedia, The Free Encyclopedia, https://en.wikipedia.org/w/index.php?title=Haplogroup_M_(mtDNA)&oldid=777762623 (accédé le 11 Mai 2017).

(2) Metspalu, M; Kivisild, T; Metspalu, E; Parik, J; Hudjashov, G; Kaldma, K; Serk, P; Karmin, M; Behar, DM; Gilbert, M Thomas P; Endicott, Phillip; Mastana, Sarabjit; Papiha, Surinder S; Skorecki, Karl; Torroni, Antonio; Villems, Richard; et al. (2004). “Most of the extant mtDNA boundaries in South and Southwest Asia were likely shaped during the initial settlement of Eurasia by anatomically modern humans”. BMC genetics.

Monique Pereira, des Indes Portugaises à l’île Bourbon

Monique Pereira, des Indes Portugaises à l’île Bourbon

Nous sommes à l’île Bourbon (ancien nom de l’île de la Réunion) en Novembre 1678 . La colonie est encore toute jeune, le peuplement n’ayant commencé qu’en 1665. L’île n’a pas vu de navires de la Compagnie des Indes depuis longtemps. Les colons n’ont pas le droit de commercer avec les navires forbans qui s’arrêtent à Bourbon. La colonie manque de tout, d’outils pour travailler la terre et le bois, de toile pour faire du linge, de poterie et de fer (1),  mais surtout de femmes.

C’est dans ce contexte difficile que le Rossignol arrive de Surate, premier comptoir français établi en Inde. A son bord se trouvent quatorze femmes indo-portugaises. Ce navire armé à Lorient étant passé dans l’île en Juillet 1676 (2), on peut penser que le capitaine (ou la Compagnie) était au courant de la situation à Bourbon. Ainsi ces femmes avaient probablement été choisies en vue d’êtres mariées aux colons célibataires de Bourbon.  Elles étaient catholiques et parlaient portugais, langue probablement comprise par certains dans l’île. Parmi elles, Monique Pereira (ou Pereire), mon ancêtre connue la plus lointaine quand je remonte mon ascendance matrilinéaire.

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Surate et Daman sur une carte réduite de l’Indostan, 1775, par D’Après de Mannevillette (4). (Source: Site Mémoire des Hommes)

Origines indiennes et portugaises. 

Monique Pereira est originaire de Daman (Damão en portugais) comptoir portugais depuis 1559 situé au Sud de Surate. Elle est née vers 1665 très probablement d’un père portugais qui lui aura donné son nom et d’une mère indienne.

Elle serait donc âgée de 14 ans quand elle épouse vers 1679 Louis Caron dit “La Pie”, un breton ancien soldat de Madagascar. Ils habiteront à Saint-Paul dans une case située tout près de l’étang.

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Emplacement n.61, veuve Louis Caron. Plan de Saint-Paul réalisé par Champion. (Source: Cercle Généalogique de Bourbon, www.cgb-reunion.re)

De ce mariage naîtront 12 enfants entre 1680 et 1700. Monique sera mère à 15 ans, grand-mère à 33 ans et arrière grand-mère à 55 ans.

C’est le recensement de 1708 St-Paul (3) qui apporte le plus d’informations sur la situation du couple:

  • Louis Caron,  de Bretagne, 57 ans
  • Monique Perera (sic), de Daman, 40 ans
  • 6 enfants: François 19 ans, Pierre 15 ans, Jacques 13 ans, Michel 8 ans, Marie Anne 17 ans, Jeanne 11 ans, tous de Mascarin (nom donné à l’île de la Réunion)
  • 4 esclaves
  • Terres: un emplacement et une caze (sic) au Vieux St Paul près de l’étang
  • Bestiaux: 7 boeufs, 13 cochons, 150 cabris, 4 chevaux, divers vollailles (sic)
  • Récoltes (en livres): 1000 de blé, 200 de riz, 200 de tabacq (sic), divers légumes

Monique Pereira meurt le 4 Août 1727 à Saint-Paul.

Le portrait de Boucher

Antoine Boucher, ancien garde-magasin et gouverneur de la colonie, dresse un portrait peu flatteur de Monique  Pereira et ses filles dans son Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l’Isle Bourbon. Ce mémoire fut écrit en 1710, à la demande d’un directeur de la Compagnie. Antoine Boucher était déjà de retour en France.  (4)

Loüis CARON

Est un bas Breton, âgé de 68 ans, Insigne, et mauvais yvrogne, qui ne soule jamais qu’il ne fasse un tapage enragé, mais avec cela bon chrétien, bien obeissant, fort laborieux, et qui, hors le vin est très honnête homme, quoyque sans Education, il est un de ces anciens de Madagascar ou il a servy de soldat ; Je ne luiy connois point d’autre métier ; il a pour épouse Monique Perera Indienne, glorieuse comme le sont toutes celles de ce paÿs la, quoyque sans sçavoir faire, et sans aucune Education, toute vieille meme qu’elle est elle ne laisse pas de faire parler encor d’Elle ; mais les blancs n’en voulant plus, elle est obligée de se donner aux Noirs, encor à ceux qui en veulent bien, elle a deux grandes filles qui suivent exactement ses traces, et qui n’ont aucunes bonnes Educations non plus que 4 grands garçons, avec lesquels, et 3 noirs et une negresse led. Loüis Caron cultive toutes ses terres, qui luy produisent de quoy vivre fort à son aise, toutes celles qu’il possede, sont dans les bas, et point du tout a la montagne, il éleve ses bestiaux au lieu même, ou il demeure au vieux St Paul, lesquels sont 10 boeufs, 20 cochons, 200 cabris et 5 chevaux, pour de l’argent comptant, je ne luy crois pas plus de 100 Ecus, il ne laisse pas de faire profit de ses chevaux les loüant a ceux qui en ont besoin, 30S par jour.

Le père Jean Barassin qui a ressorti ce mémoire de l’oubli, précise au sujet d’Antoine Boucher: “Ambitieux, imbu de son personnage et satisfait de sa réussite inattendue, il n’avait pas été sans heurter quelques colons, qui, de leur côté, n’avaient que dédain pour ce jeune parvenu, autoritaire et volontiers méprisant. Certains jugements de cet homme passionné portent la trace de ses rancoeurs, de ses antipathies personnelles“.

Lignée matrilinéaire et SOSA.

Lignee-Matrilineaire

Voici ma lignée matrilinéaire commençant à mon arrière-arrière grand-mère KERBIDI. Sur cette lignée, Monique Pereira est mon ancêtre à la 13ème génération. Mais elle est aussi mon ancêtre aux 11ème, 12ème et 14ème générations. Comme je l’expliquais en introduction, les colons étant en petit nombre au tout début du peuplement et l’île étant assez isolée, les mariages consanguins étaient inévitables.

Je descends de trois de leurs enfants :

  1. Monique CARON (1683-1729) qui aura 3 enfants avec Claude RUELLE, originaire de Saint-Rémy en Haute-Saône, arrivé sur un vaisseau forban et exerçait le métier de maquignon.  Ils auront 3 enfants.
  2. Angélique CARON (1687-1752) qui aura 5 enfants d’André CHAMAN flibustier originaire de Saint-Malo.  C’est la lignée matrilinéaire.
  3. François CARON (~1689-1751) qui s’installera ensuite à Sainte-Suzanne et y aura 13 enfants avec Anne DANGO (ANGO) fille de Joseph DANGO dit Laverdure originaire de Surate.  On trouve aujourd’hui encore dans la commune de Sainte-Suzanne les chemins Commune Ango et commune Caron.
Mappy_Commune_Carron

Les quartiers de Commune Carron et Commune Ango (commune de Sainte-Suzanne). Mappy.fr

Peut-on aller plus loin ?

J’ai peu d’espoir d’en apprendre plus sur les origines de Monique Pereira. Il faudrait chercher s’il existe encore des registres paroissiaux qui auraient été tenus par les Portugais à Daman. Monique Pereira étant mon ancêtre matrilinéaire, elle m’a transmise une partie identifiable de son ADN, l’ADN mitochondrial.  Je n’ai pas encore bien étudié la question, mais il est possible que l’analyse de mon ADN mitochondrial donne un Haplogroupe bien caractéristique de l’Inde. Ce qui serait un élément supplémentaire indiquant qu’elle serait née d’une mère indienne.

Notes

Cet article était une contribution au généathème de Mars 2017 intitulé “Des migrations et des femmes” qui nous propose de parler des migrations de nos ancêtres ou de mettre à l’honneur une femme de notre généalogie ou de remonter notre lignée matrilinéaire.

Sources

(1) M. I. Guët, Les Origines de l’île Bourbon, 1885, L. Baudoin Paris. Aux Pages 129 et 130, Lettre à Colbert des 19 habitants de Saint-Paul. Accessible sur Gallica BNF: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57815035/f132.item.r=1678

(2) Jean-Claude Félix Fontaine, Deux siècles et demi de l’histoire d’une famille Réunionnaise 1665-1915, L’Harmattan, 2001, Premier Tome, page 113. Collection personnelle. Selon l’auteur, le Vautour et le Rossignol, partis de Port-Louis (Morbihan) le 10 Février 1676, avaient fait escale à Saint-Denis du 3 au 21 Juillet de la même année.

(3) Archives Départementales de la Réunion, C° 767 (Fonds de la Compagnie des Indes).

(4) Jean Barassin, Mémoire pour servir à la connoissance particuliere de chacun des habitans de l’isle Bourbon d’Antoine Boucher, Association des Chercheurs de l’Océan Indien et Institut d’Histoire des Pays d’Outre-Mer, 1978, Imprimerie de l’Univeristé de Provence.  Pages 168 et 169. Collection personnelle.

Antoine Bavier, un Grison à Bourbon, 2eme partie

Antoine Bavier, un Grison à Bourbon, 2eme partie

Je vous propose de continuer à suivre les traces d’Antoine Bavier à l’île Bourbon. J’ai raconté le commencement de cette enquête dans le billet précédent

Un dénommé Bavière semble donc avoir déjà sillonné les mers de l’Océan Indien en 1728 sur un navire de la Compagnie des Indes. Il est même descendu à l’île de France (Ile Maurice) avec une compagnie de soldats qui étaient très probablement au service de la Compagnie des Indes.

Etablissement au quartier de la Rivière d’Abord (Saint-Pierre)

D’après les relevés de l’historien Robert Bousquet (1), Antoine Bavier est présent à Bourbon depuis au moins 1730. Dans le recensement de 1730, il déclare posséder 5 esclaves. Le 19 Septembre 1732, il obtient une concession au quartier de la Rivière d’Abord. C’est ainsi qu’on désignait le quartier qui allait bientôt devenir la paroisse puis la commune de Saint-Pierre.

La Rivière d’Abord (Source: www.culture-st-pierre.fr)

Cet acte de concession est le document le plus ancien que j’ai pu consulter, mentionnant la présence d’Antoine Bavier à la Réunion. C’est Jean-Claude ODON, que je remercie ici, qui m’a gentiment transmis une photo de cet acte qui dit en substance:

“… Sr Antoine de Baviere nous ayant demandé de luy accorder un emplacement alariviere d’abord pour s’y établir et y batir Cases et Magasins, nous au nom de la Compagnie avons concédé audit Sr Antoine de Baviere un emplacement situé au quartier de la riviere d abord, borné d’un coté d’une ligne de centvingt cinq gaulettes de hauteur tirée en montant lelong de la riviere dabord depuis le bas de l’emplacement de la veuve Pierre Noel jusqu’au présent emplacement, de l’autre du sieur Lagrenée par en haut du Sieur Deheaulme, et par en bas de la Dame Baronne de Traverse, le présent emplacement sera de vingt cinq gaulettes….”

La gaulette est une unité mesure agraire qui fut couramment utilisée à l’île de la Réunion jusqu’au XXème siècle. Elle est équivalente à 15 pieds de long, soit 4.872 mètres. (2)

Le procès contre Bavière

C’est en consultant le Classement et Inventaire du Fonds de la Compagnie des Indes d’Albert Lougnon (3) que j’appris qu’Antoine Bavier avait été accusé de crime en 1734. Cet inventaire mentionne la côte C°2.434:  Le procureur général contre le sieur Bavier accusé d’avoir causé la mort d’un de ses esclaves par les coups qu’il lui aurait portés (28 Fol.). Malheureusement, limité par le nombre de documents à commander, je n’avais pu consulter ces feuilles lors de mon dernier passage aux Archives Départementales. En parcourant le site de l’historien Robert Bousquet (4), je découvris avec bonheur qu’il avait transcrit les pièces de ce procès. Transcriptions de procès, étude de recensements (voir plus haut), et le tout en accès libre sur internet … on a vu des généalogistes moins chanceux. ?

Que s’est-il donc passé ?  Selon la requête du 3 Février 1734 de J. Brenier Substitut du Procureur général, Le 30 Janvier dernier, le Sr Bavière habitant de cette île et demeurant au quartier de Saint-Pierre, fut avertir Mr l’abbé Carré … qu’un de ses noirs était mort du flux du sang, sans lui avoir donné avis de sa maladie. Et, le lendemain, de grand matin, il fit porter le dit noir au cimetière et fut éveiller le dit Sr Carré qui l’enterra avant la grande messe, sur l’attestation du Sr Charrié qui dit l’avoir baptisé. Mais le dit Sr Carré s’étant aperçu que le drap qui servait de suaire au cadavre était ensanglanté et ayant ouï dire que le noir était mort des coups et des mauvais traitements du dit Sr Bavière, il en donna avis à Mr Des Granges, capitaine commandant aux quartiers de Saint-Pierre et Saint-Louis, lequel se transporta avec le Sr Villeneuve, chirurgien, dans l’endroit où avait été enterré le dit cadavre qu’il fit exhumer et en a dressé procès-verbal et rapport, que le dit cadavre est marqué de plusieurs coups et contusions qui ont sans doute causé la mort du noir. Le dit Sr Bavière est encore soupçonné d’avoir … fait mourir par les mauvais traitements une de ses esclaves nommée Catherine.

Les autres pièces du dossier contiennent les dépositions de 11 esclaves d’Antoine Bavier qui donnent tous à peu près la même version: le samedi 30 Janvier 1734, l’esclave dénommé Philippe était monté en haut d’un latanier pour couper des pommes pour les cochons, aurait glissé et était tombé sur un roche qui lui a fait un trou sur le côté droit et lui aurait cassé les côtes.

Le Substitut du Procureur général écrit alors au gouverneur que ces dépositions étaient “fausses et suggérées“, que les esclaves témoins de la scène ne sont pas ceux dont on a pris la déposition,  et qu’il est nécessaire de faire interroger d’autres personnes. C’est mon ancêtre Gabriel Dejean, employé de la Compagnie des Indes et alors commissaire du quartier de Saint-Pierre, qui sera chargé de prendre les dépositions supplémentaires. Pèdre, l’un des esclaves d’Antoine de Bavière déclara qu’ayant demandé de quoi (Philippe) était mort, il lui aurait été répondu par les autres esclaves du dit Bavier que le dit Philippe était mort des coups que son maître lui avait donnés“.  Il apparaît qu’un Sieur Meuron, Suisse lui aussi, aurait conseillé à Antoine Bavière de dire que Philippe était tombé d’un arbre ou d’un boeuf et en était mort.

Le dénouement n’est malheureusement pas connu car le dossier ne contient pas la décision finale du Conseil Supérieur de Bourbon.?

Le recensement de 1735

Jean-Claude ODON, que je mentionne plus haut, m’a aussi fait parvenir une photo du recensement de 1735 (5). On y apprend qu’Antoine Bavière possédait alors 40 cochons, 24 poulets, 4 dindes.

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Possessions d’Antoine Bavier selon le recensement de 1735

Sur ses terres il déclare posséder 10000 pieds de caféiers en rapport, 2000 pieds de caféiers jeunes, 4000 pieds de café à fournir. Il produit 2000 livres de blé et 10000 livres de maïs. La Compagnie des Indes avait décidé de développer la culture du café et oblige tous les habitants à planter du café. Antoine Bavier ne faisait pas exception. Cette culture nécessitant de la main d’oeuvre, il possède désormais 29 esclaves (5 seulement en 1730).

Toujours sur le même recensement, il déclare avoir un terrain de 40 gaulettes de large sur 1000 gaulettes de haut, obtenue par concession de 1727. Faut-il en déduire qu’il était déjà dans l’île en 1727 ?  La recherche est loin d’être terminée. ?

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Terrains possédés par Antoine de Bavière selon le recensement de 1735

L’abjuration et le mariage

Comme on peut le lire dans la transcription des pièces du procès de 1734, il sera reproché à Antoine Bavier de ne pas être catholique et de ne pas faire baptiser ses esclaves. Etant protestant, il est logique de ne pas l’avoir retrouvé comme témoins ou parrain dans les registres paroissiaux.  En 1738 il finit par abjurer probablement aussi pour pour pouvoir se marier.

Antoine Bavier

Abjuration Antoine Bavier, 6 Juillet 1738, extrait des registres de baptême de Saint-Pierre

Cet acte contient des renseignements précieux qui allaient être le lien avec mes recherches en Suisse. Il mentionne que le noms des parents d’Antoine de Bavière, leur origine. Il sont natifs de Bischoffzel en Suisse. Il s’agit d’une ville située dans la canton de Thurgovie. Enfin on parle dans cet acte d’Antoine BAVIER (et non de Bavière), ce qui se confirme par la signature de ce dernier.

Huit mois après son abjuration, il épouse le 5 Février 1739 à Saint-Pierre, une jeune veuve de 25 ans Geneviève Cadet (mon ancêtre) mère de 3 enfants de 5 ans, 4 ans et 2 ans.  Geneviève Cadet avait épousé en 1732 Louis François de Balmane de Montigny, originaire de Laon dans l’Aisne. Ce dernier est décédé le 27 Février 1738 alors que sa femme attendait son quatrième enfant. La société de la Rivière d’Abord étant petite, et François de Balmane étant officier lui aussi, il est quasi-certain qu’il connaissait Antoine de Bavière.

DESCENDANCE D’ANTOINE BAVIER

Georges Antoine de BAVIERE (nom utilisé par la descendance), seul enfant du couple, naît le 31 Août 1740 à Saint-Pierre. Il meurt le 2 Février 1765 à Saint-Pierre, à l’âge de 24 ans.  Il aura 2 enfants de Marguerite DENNEMONT: Antoine Jacques, baptisé à Saint-Pierre le 6 Septembre 1762,  et Marie Antoinette Euphrasie baptisée le 12 Janvier 1763. On ne sait pas ce qu’il est advenu d’Antoine Jacques. Par contre, une Marie Antoinette Euphrasie BAVIERE est citée comme marraine d’un enfant baptisé à Lorient (Morbihan) le 04 Septembre 1777.  Elle signe, ce qui signifie qu’elle était donc présente. Le nom BAVIERE n’apparaît plus à l’île Bourbon, il semble donc que la lignée se soit éteinte.

DECES D’ANTOINE BAVIER

Antoine BAVIER décède le 1er Mai 1742 à Saint-Pierre. Le mariage aura duré 3 ans et Geneviève CADET se retrouve donc veuve pour la deuxième fois, elle a 28 ans et 4 enfants à charge.

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Copie de l’acte de décès d’Antoine Bavier, Archives Départementales de la Réunion.

L’an mil sept cent quarante deux le premier jour de may est décédé après avoir reçu les sacrements de l’église le Sieur Antoine Bavier. Son corps a été enterré le deuxième du même mois au cimetierre. En foy de quoy j’ay signé. Oliver Le Carré curé.

Dans un prochain billet, je parlerai des origines d’Antoine BAVIER en Suisse et de la recherche de son acte de baptême .


Sources

(1) (4) Robert Bousquet, Dans la Chambre du Conseil. Troisième recueil de documents pour servir à l’histoire des esclaves de Bourbon (La Réunion). 1733-1737,  Affaire Bavière. Pages 74 et 75.

(2) Yannick Slim (2002), Les spécificités du bornage à l’île de la Réunion et leurs origines, Mémoire Ecole Supérieure des Géomètres et Topographes. Page 56. (Consulté le 27 Janvier 2017)

(3) Albert Lougnon, Classement et Inventaire du Fonds de la Compagnie des IndesArchives Départementales de la Réunion. (Consulté le 27 Janvier 2017)

(5) Archives Départementales de la Réunion, C°770, Recensement de 1735 de Saint-Louis, folios 216 et 217. Photo transmise par Jean-Claude Odon.