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Aurore, négresse du Roi

Aurore, négresse du Roi

Le 20 Décembre est jour férié à la Réunion, on y commémore l’abolition de l’esclavage le 20 Décembre 1848. C’est pour moi l’occasion d’évoquer l’histoire d’Aurore qui est la seule de mes ancêtres esclaves pour laquelle je connaisse les circonstances et la date exacte de son arrivée à l’île de la Réunion.

Traite négrière illégale

Rendons-nous à l’île Bourbon (la Réunion) en 1820. Depuis l’ordonnance royale du 9 Janvier 1817, la traite négrière est interdite. L’ordonnance précise: “tout bâtiment qui tenterait d’introduire dans une de nos colonies, des Noirs de traite soit française, soit étrangère, sera confisqué, et le capitaine, s’il est Français, interdit de tout commandement. Sera également confisquée, en pareil cas, toute la partie de la cargaison qui ne consisterait pas en esclaves ; à l’égard des Noirs, ils seront employés dans la colonie aux travaux d’utilité publique.” Voilà qui ne fait pas l’affaire de certains colons de Bourbon qui ont abandonné la culture du café pour se lancer dans l’industrie sucrière, que l’on sait dévoreuse d’esclaves. La traite illégale s’organise.

Le 14 Octobre 1820, un navire de traite, l’Espoir, est saisi avec à son bord 172 malgaches destinés à être esclaves à l’île Bourbon. Le commandant est Augustin PANON, un réunionnais. Mon ancêtre Aurore, 18 ans, faisait partie de la “cargaison”.

Extrait du registre de matricule des Noirs de l’Atelier Colonial, 1er Janvier 1821 (Archives Départementales de la Réunion, Série 11M14)

Le rapport de croisière de la goélette S. M. le Lys qui intercepta l’Espoir précise: “Le 14 au matin j’ai connaissance d’un Lougre, le calme la grosse mer et la brume m’empêchèrent de l’atteindre toute la journée, enfin le soir au coucher du soleil je le joignis à environ trois lieues dans le nord de St-Paul, l’ayant reconnu pour être l’Espoir je me décidai à le visiter étant certain de trouver des noirs à bord. La mer étant extrêmement grosse il perdit sa pirogue en la mettant dehors, je mis la mienne à l’eau , mon second se rendit à bord et trouva que le navire était chargé en plein de noirs, que monsieur Panon capitaine a déclaré être destiné pour Bourbon, ils étaient tellement entassés que l’on n’a pu les compter mais le capitaine a déclaré y en avoir cent soixante quinze ……. Cette prise est la plus belle que l’on ait encore faite à Bourbon, les noirs sont tous bien portants n’ayant eu que trois jours de traversée: il est à craindre qu’en leur faisant faire une quarantaine trop longue ils ne viennent à dépérir et que la maladie commune aux traites ne se propage à bord.

Extrait du rapport de croisière du Lys, 19 Oct 1820 (Archives Départementales de la Réunion, 11M56)

Le procès-verbal de Théodore Alizart commis de marine chargé des chantiers et de ateliers et de la police des noirs du Rois nous éclairent sur le devenir des malgaches saisis ” … avons procédé, au bord de la mer, à la recette de 172 noirs ou négresses malgaches provenant du Lougre anglais l’Espoir pris par la goélette de S. M. Le Lys en contravention aux Lois sur l’abolition de la traite des esclaves: lesquels noirs envoyés du dit navire L’Espoir … ont été marqués des mots AUROI sur le bras gauche … et classés comme suit: 98 noirs de 15 à 40 ans, 46 négrillons de 7 à 15 ans, 19 négresses de 15 à 30 ans, 9 négrittes de 8 à 15 ans. Lesquels 172 noirs ont de suite été portés sur la matricule ouverte à cet effet pour être affectés aux divers ateliers de Sa Majesté“. Ces quelques lignes sont un cruel rappel que l’on capturait aussi des enfants pour les vendre comme esclaves, et que les esclaves étaient parfois marqués (probablement au fer) pour désigner leur appartenance.

Extrait du PV de recette des 172 Malgaches saisis sur l’Espoir (Archives Départementales de la Réunion, 11M56)

Négresse du Roi

Aurore devint donc l’une de ceux et celles que l’on appelait alors les Noirs ou les Négresses du Roi, c’est-à-dire les esclaves qui travaillaient pour la colonie. Elle est mise en apprentissage chez les Soeurs de l’Hôpital où elle travaille comme couturière. Un “Inventaire appréciatif des noirs du Roi existant au premier Janvier de l’année 1822″ la valeur d’Aurore 20 ans est estimée à 1000 Frs en 1821 et 1822. Elle sera estimée à 1200 Frs en 1825 l’année de son décès.

Extrait de la matricule des Noirs au 1er Avril 1822 (Archives Départementales de la Réunion: 11M15)

En 1822 elle accouche d’une enfant nommée Jeannette. L’identité du père n’est pas connue, Aurore ne s’est pas mariée. Elle meurt à 23 ans le 11 Novembre 1825 , soit cinq ans après avoir été capturée. Elle laisse une enfant de 3 ans qui grandira au Camp des Noirs.

Jeannette grandira dans l’atelier colonial et y sera employée comme engagée, c’est-à-dire avec un contrat de travail.

État récapitulatif des esclaves du gouvernement 1815-1848 (Archives Départementales de la Réunion, 11M7)
État récapitulatif des esclaves du gouvernement 1815-1848 (Archives Départementales de la Réunion, 11M7)

Jeannette aura une liaison avec un des employés de l’atelier colonial, mon aïeul Charles DULAC qui fut chef d’atelier mais aussi syndic de l’atelier colonial. De cette liaison est né Charlot, le 27 Mars 1842, et probablement Black et Hercule qui décèderont en bas âge. Jeannette décède le 29 Avril 1845 comme sa mère à 23 ans et laisse comme sa mère un enfant de 3 ans. Charlot sera “remis à son père” (sic) Charles DULAC qui le légitime le 1 Septembre 1846.

État récapitulatif des esclaves du gouvernement 1815-1848 (Archives Départementales de la Réunion, 11M7)
État récapitulatif des esclaves du gouvernement 1815-1848 (Archives Départementales de la Réunion, 11M7)

Conclusion

Traite illégale, entassement sur les bateaux, marquage au bras, captures d’enfants de 7 à 15 ans pour être vendus comme esclaves, telles sont les tristes circonstances entourant l’arrivée forcée d’Aurore à l’île Bourbon. Aurore est aussi la dernière de mes ancêtres “venus” à la Réunion, tous les autres sont arrivés avant 1820 ou bien sont nés à la Réunion. Deux cent ans après son arrivée, je m’étais promis de raconter son histoire sur ce blog. C’est chose faite. Bonne Fêt Kaf à tous les Réunionnais !

SOURCES

  • Recherches généalogiques de Patrick Onézime Laude
  • Archives Départementales de la Réunion
    • 11M7 États récapitulatifs des esclaves du gouvernement 1815-1848
    • 11M56 Traite interlope: saisie des navires par les autorités (1818-1820) L’Espoir
  • Gerbeau, Hubert. 2005. L’esclavage et son ombre. L’île Bourbon aux XIXe et XXe siècles. Thèse de doctorat en Histoire. Université Aix-Marseille.
  • Dargaï, Youmna. 2010. L’atelier colonial à Bourbon de 1832 à 1848. Mémoire de master recherche 2e année : Histoire : La Réunion : 2010.
  • Auguste de La Barre de Nanteuil, Législation de l’île Bourbon: répertoire raisonné des lois, ordonnances en vigueur dans cette colonie, Tome 1, 1844. Gallica BNF. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65438807/f72.image

Recherches complémentaires à faire aux Archives Départementales de la Réunion

  • Chercher le décès d’Aurore à l’année 1825 dans la sous-série 11M26 (État nominatif des esclaves du gouvernement décédés dans les hôpitaux. Hôpital de St-Denis 1816-130)
  • Chercher Black (n°1813 ex n°1218) et Hercule (n°1918 ex n°1329) dans l’état récapitulatif des esclaves du gouvernement série 11M7.

André PALMONT, un Réunionnais transporté en Nouvelle-Calédonie

André PALMONT, un Réunionnais transporté en Nouvelle-Calédonie

En faisant des recherches généalogiques, on trouve parfois ce qu’on ne cherchait pas. C’est ce qui m’est arrivé un jour de 2015 quand, à l’occasion d’une recherche sur Geneanet, je vis apparaître un André PALMONT originaire de St-Paul à l’île de la Réunion et décédé en Nouvelle-Calédonie en 1905. Un PALMONT de St-Paul (tiens comme mon arrière arrière grand-mère !), en Nouvelle-Calédonie, si loin de son île natale ! Ma curiosité était piquée, une recherche au long cours pouvait commencer.

Cinq ans plus tard, la recherche continue mais la trame est connue. André PALMONT, cousin de mon aïeule Elisabeth PALMONT fut condamné aux travaux forcés et envoyé au bagne. Il ne s’est donc pas retrouvé en Nouvelle-Calédonie de son plein gré. Quoique !!!

C’est son histoire, telle qu’on peut la deviner à travers les documents d’archive, que je raconte ici.

Origines familiales

André Saint-Ange PALMONT, que nous appellerons ensuite André, naît à St-Paul (La Réunion) le 1er Décembre 1849, presqu’un an après l’abolition de l’esclavage. Ironie de l’histoire, son père Saint-Ange PALMONT choisit un brigadier et un garde de police comme témoins de la déclaration de la naissance.

Saint-Ange Palmont (1829-1859) est né esclave mais n’a probablement jamais été traité comme tel. Il fut affranchi avec sa mère Rose LIN en 1834 par … son grand-père maternel, le dénommé LIN, lui-même ancien esclave. Il n’était pas rare qu’une fois affranchi, une personne essaie de racheter les membres de sa famille avant de pouvoir les affranchir à leur tour. Comme deux de ses oncles et deux de ses frères, Saint-Ange exerçait la profession de bourrelier, probable héritage de ce grand-père LIN lui-même cordonnier et sellier.

Il y aurait beaucoup à dire sur l’origine des PALMONT, mais retenons que ce nom de famille est apparu vers 1820-1830. Toinette, arrière grand-mère paternelle d’André PALMONT, est souvent nommée dans les actes d’état civil Toinette dite PALMONT ou affranchie de PALMON, même si elle fut en réalité affranchie par son père Jean-Louis ALADY. Les PALMONT ont des origines indiennes, malgaches et très probablement européennes. Toinette est par exemple la petite fille d’un lascar indien natif de Pondichéry qui était employé comme pilote par la Compagnie des Indes.

Mais revenons à André PALMONT. Il est l’aîné d’une fratrie de quatre enfants. Seul son frère cadet Alphonse Saint-Ange PALMONT atteindra l’âge adulte. Il suivit pour ainsi dire les traces de son frère aîné puisqu’il passa lui aussi par la case prison. Il fut condamné en 1883 à 6 ans de réclusion criminelle et 10 ans de surveillance pour vols qualifiés. Il mourut en 1892, célibataire et sans descendance.

André PALMONT n’a pas encore 10 ans quand son père décède. Lui et sa mère s’installent ensuite au quartier de Petite-Ile à St-Denis, comme d’autre membres de la famille dont son oncle Alfred PALMONT, mon aïeul. Il apprendra lui aussi le métier de bourrelier.

Condamné aux travaux forcés

Ce sont les Archives Judiciaires qui nous éclairent sur la tranche de vie suivante d’André PALMONT. Le 6 Janvier 1870, alors qu’il n’a que 20 ans, il est condamné par le tribunal correctionnel de Saint-Denis à un mois de prison pour vol. Le registre d’écrou nous apprend qu’il était apprenti bourrelier à l’arsenal de Saint-Denis.

Deux ans plus tard, le 22 Février 1872, le même tribunal le condamne à six mois de prison pour délit de vagabondage et de vols de 25 volailles. Sont alors considérés comme vagabonds les personnes qui n’ont “ni domicile certain ni moyens de subsistance et qui n’exercent habituellement ni métier ni profession”.

Quelques mois après sa sortie de prison, c’est l’escalade qui va définitivement l’éloigner de la Réunion. Il s’associe entre autres à un ancien repris de justice nommé Léopold BERLAND avec qui il se lance dans une série de vols. L’acte d’accusation qui s’étale sur six pages, liste le butin, les victimes des vols, les lieux et les dates.

Il précise en introduction : “L’accusation relève d’abord contre Berland et Palmont sept soustractions frauduleuses accompagnées de circonstances aggravantes et commises depuis le mois de Novembre (1872) jusqu’au 16 Janvier (1873) au préjudice de diverses personnes. A cette dernière date la police de St-Denis ayant fait une descente dans leur appartement … ils s’étaient enfuis à St-Paul. Dans cette ville ils commirent quatre vols qualifiés du 22 Janvier au 2 Février. Arrêtés le 2 Février, ils se rendent coupables le 13 du même mois de tentative d’évasion par bris de la geôle de St-Paul où ils étaient détenus. Peu de temps après ils sont transférés à St-Denis mais dans la nuit du 27 au 28 Février ils brisent le plancher du poste de l’hôtel de ville, s’évadent et se dirigent de nouveau vers St-Paul. Dans la nuit du 2 au 3 Mars ils commettent un vol sur l’Etablissement Troussail et se réfugient ensuite dans le cirque de la Rivière des Galets (à l’îlet aux Orangers) chez un sieur Amat Fontaine. C’est là que Berland a été arrêté le 10 Mars. Quelques jours après Palmont fut arrêté à St-Leu et reconnu à St-Paul d’où il fut de nouveau expédié sur St-Denis “.

Extrait des minutes du greffe détaillant l’accusation contre Berland Léopold et André Palmont. (Source: Archives Départementales de la Réunion, Série 2U)

Aucun fait de violence sur personne n’est rapporté. S’il n’y a évidemment aucune raison d’applaudir les faits relatés, on peut tout de même reconnaître à André PALMONT un certain panache. S’évader de la prison de St-Denis après une première tentative ratée, s’enfuir à St-Paul, se cacher à l’îlet aux Orangers dans le cirque de Mafate, et ne se faire finalement attraper qu’à St-Leu, le tout très probablement à pied ! Les connaisseurs de la topographie de l’île apprécieront. On peut imaginer que ce fut une sacrée cavale !

La Cour d’Assises de la Réunion le condamne le 3 Novembre 1873 à 10 années de travaux forcés pour vols qualifiés et à 6 mois de prison pour évasion par bris de prison. Ce jugement sera confirmé par arrêt de la Cour de Cassation en Janvier 1874.

Sur sa détention à la Réunion avant cette condamnation, son dossier de bagnard précise sans surprise : « Très mauvaise conduite, nombreuses punitions ». 

Passage en Métropole et départ vers la Nouvelle-Calédonie

Depuis la loi du 30 Mai 1854, les condamnés aux travaux forcés jusque l’âge de 60 ans étaient “transportés” dans une colonie pénitentiaire. André PALMONT est donc conduit en Métropole en attente de son affectation. On le retrouve à la prison d’Avignon le 19 Juin 1875 où il se fait assister pour écrire une lettre au Ministre de l’Intérieur qui dit : “L’exposant subit sans murmurer cette triste peine mais aujourd’hui apprenant qu’il est destiné à être transporté à la Guyane française, il ose venir élever ses mains suppliantes pour solliciter la faveur d’être transporté à la Nouvelle-Calédonie. Le suppliant à l’appui de sa supplique n’a d’autres titres que ses promesses de bonne conduite et encore le séjour de quelques-uns de ses parents habitants libres de ladite colonie.

Malgré mes recherches je ne lui ai pas trouvé de famille proche parmi les Réunionnais de Nouvelle-Calédonie. André PALMONT croyait peut-être que son oncle Alfred PALMONT (mon aïeul) avait fini par s’installer en Nouvelle-Calédonie. En 1873, ce dernier souhaitait émigrer en Nouvelle-Calédonie pour fuir la misère et offrir une nouvelle vie à sa famille. La demande de « passage » lui fut refusée. Le commissaire de police de Saint-Denis écrivait alors: “Cette famille est dans une profonde misère et n’aurait pour faire face aux premiers frais de son existence à la Nouvelle-Calédonie qu’une somme de 50 francs environ.”. Cette histoire est racontée dans un autre article de ce blog.

La demande de transportation vers la Nouvelle-Calédonie fut acceptée, ce qui me fait dire qu’André PALMONT aura en quelque sorte “choisi” la Nouvelle-Calédonie. Il est ensuite conduit au dépôt des condamnés aux travaux forcés de Saint-Martin de Ré, point de regroupement des condamnés en partance pour les bagnes coloniaux. Il y est écroué le 11 Août 1875 et reçoit le numéro de matricule n. 7868.

Extrait du dossier individuel de condamné. (Source: Archives Nationales d’Outre-Mer, ANOM COL H 732)

Un voyage mouvementé

Le 6 Septembre 1875, André PALMONT embarque à l’île d’Aix à bord du Rhin, un navire de transport de type trois-mâts à hélice. Comme on peut l’imaginer, les conditions de voyage sont difficiles. Les prisonniers sont enfermés dans de grandes cages de l’entrepont. Ils ne bénéficient que d’une seule promenade sur le point chaque jour. Pour éviter les maladies à bord, on leur donne toutefois la même ration que celle des matelots.

Le Rhin (Source: Bernard Guinard, https://bernard-guinard.com)

Après avoir fait relâche à Dakar le Rhin arrive à Santa-Catarina au Brésil. On apprend selon les mots de Bernard Guinard sur son site que: “Le navire se trouvant assez près des côtes du Brésil cette fois-ci, les prisonniers tentent une évasion au moyen des barques indigènes. Mais celle-ci est déjouée et son principal meneur, nommé Leroy, sommé de se rendre, tourne sa rage vers celui qu’il estime responsable de cet échec. Il assassine ainsi son complice, nommé Pezeux, croyant régler son compte à celui qui l’avait “vendu”. La garde doit intervenir pour mater un début de mutinerie.”  André PALMONT ne fut probablement pas mêlé à cette histoire. Cela aurait conduit à un jugement et une condamnation supplémentaire, or rien à ce sujet ne figure dans son dossier de condamné.

Le Rhin se dirige ensuite vers les mers du Sud. Au climat chaud des tropiques, succèdent les froides températures et l’humidité entre le Cap de Bonne-Espérance et l’Australie. Le Rhin arrive finalement le Nouvelle-Calédonie le 30 Janvier 1876 après 146 jours de voyage !!!

Sa vie au bagne

André PALMONT, sera interné à l’île Nou avec les 238 condamnés qui débarquent avec lui. Son dossier ne précise pas s’il a été employé comme de nombreux condamnés à l’édification des routes et des bâtiments de la colonie. Tout au plus sait-on qu’il a appris le métier d’effilocheur pendant sa détention. Ceci laisse à penser qu’il a plutôt travaillé dans les ateliers du bagne, comme ce fut le cas des condamnés qui connaissaient les métiers utiles à l’administration pénitentiaire.  Son travail lui a rapporté un petit pécule puisque son dossier mentionne un avoir de 98 Frs à sa libération. Sa conduite en détention fut jugée « assez bonne ».  Aucune punition ne figure à son dossier.

Source: Université de Paris, https://www.biusante.parisdescartes.fr/histoire/images/index.php?refphot=CISA0220

André PALMONT est libéré le 22 Janvier 1884, il a alors 34 ans. Mais libération ne signifiait pas liberté. Un nouveau matricule le n.4197 lui est affecté et il est alors recensé dans la 4ème catégorie 1ère section, celle des condamnés libérés mais astreints à résider définitivement dans la colonie. Selon les règlements en vigueur, il avait l’obligation d’annoncer toute intention de changer de son lieu de résidence. Il devait répondre aux appels périodiques destinés à surveiller les libérés, et être muni d’un livret professionnel pour justifier d’un domicile et de l’exercice d’une profession. Il restera sous surveillance de la haute police jusqu’au 22 Juillet 1904.

Extrait du dossier individuel de condamné. (Source: Archives de Nouvelle-Calédonie 1 Mi 38 – R 176)

Une réinsertion apparemment réussie

Trouver un travail rémunéré n’était pas chose aisée pour les libérés. On estime que seulement 10% des libérés ont obtenu une concession de terres. Pour les autres, quand ils étaient en état de travailler, ils subissaient la concurrence d’une main d’œuvre moins coûteuse : les condamnés mis à la disposition des sociétés ou des colons par l’administration pénitentiaire, ou encore les travailleurs indiens, asiatiques ou océaniens engagés à faible coût par les colons libres.

Toutefois, malgré les difficultés auxquelles pouvaient être confrontés les libérés, André PALMONT semble avoir réussi sa réinsertion dans la société.  Il vécut de divers métiers tels que sellier, bourrelier, pêcheur, cultivateur. Rétrospectivement, on peut dire que les métiers appris avant sa condamnation, et probablement transmis par ses oncles, lui auront été d’un bon secours. Il fut tout de même condamné une dernière fois en 1902 pour exercice d’une profession interdite aux libérés, ce qui ne lui valut qu’une amende de 16 francs. Il faudrait consulter les archives judiciaires pour savoir exactement ce qui lui était reproché. Tout au plus sait-on que selon un arrêté du gouverneur daté du 4 Juillet 1892, les métiers suivants étaient interdits aux libérés: débitant de boisson, gargotier, restaurateur, logeur, bijoutier, entrepreneur de cabotage, brocanteur et colporteur. 1Notice sur la transportation à la Guyane Française et à la Nouvelle-Calédonie 1886-1895 Volume 2 (1900) — Page 216, Musée Criminocorpus consulté le 4 décembre 2020. Permalien : https://criminocorpus.org/fr/ref/114/138251/

A sa sortie du bagne, André PALMONT a vécu à Poya entre 1885 et 1888. On le retrouve ensuite à Olande au nord de Paagoumène en 1891, à Kataviti Koné en 1894,1896 et 1901 et enfin à Bourail en 1905.

Le 18 Mai 1905, alors qu’il demande la levée de l’obligation de résidence, le directeur de l’Administration Pénitentiaire écrit : « Le transporté a des antécédents judiciaires lointains. Il a tenu une assez bonne conduite en cours de peine et depuis sa libération qui remonte à 19 ans, il est l’objet de renseignements satisfaisants. En conséquence j’émets un avis favorable à la remise de résidence. »

Mariage avec Célina BAPAO une mélanésienne de Poya

Dès l’année de sa libération en 1884, il fit la connaissance d’une jeune mélanésienne de Poya nommée, selon les actes d’état civil Héloïse dite Célina BAPAO. Selon ses descendants, elle était de la tribu Kradji. Le couple vécut au moins 12 ans en concubinage et eut quatre enfants. C’est seulement en le 1er Décembre 1896 à Koné, jour de son 47ème anniversaire, qu’André PALMONT épousa Célina BAPAO.

Sur l’acte de mariage il est nommé Auché André PALMONT. Auché est peut-être un surnom acquis lors de sa captivité, à moins que cela ne soit une mauvaise transcription de Ange l’un de ses prénoms. Il est aussi intéressant de noter que même si Héloïse “Célina” BAPAO ne savait pas signer, elle a tout de même tenu à marquer son accord d’une croix sur le registre d’état civil.

Signatures d’André PALMONT et de Célina BAPAO
(Acte de mariage du 1er Décembre 1896 à Koné, ANOM)

Curieusement ce mariage n’est mentionné sur aucun des documents de l’administration pénitentiaire. Je n’ai pas encore trouvé les raisons qui auraient pu expliquer ce mariage tardif et cette absence de mention.

André PALMONT résidera ensuite à Bourail où il meurt le 9 Juin 1905. Les déclarants employés de l’administration pénitentiaire le disent célibataire, probablement sur la base d’informations contenues dans son dossier. Son décès fut inscrit le 27 Novembre 1906 sur les registres de Saint-Paul (La Réunion), la nouvelle aura mis 5 mois pour parvenir à la Réunion. Héloïse “Célina” BAPAO meurt un an plus tard, le 11 Juillet 1906, à Poya.

Il semble qu’André n’avait plus de contact avec la Réunion. A son mariage il déclare que sa mère est domiciliée à St-Paul. Elle était pourtant décédée 5 ans plus tôt.

Une nombreuse descendance

André PALMONT et Héloïse “Célina” BAPAO laissent une nombreuse descendance qu’ils n’auront malheureusement pas connue. Seuls deux de leurs petits-enfants, Barthélémy et Jeanne MERCIER sont nés avant leur décès.

Marie Eléonore PALMONT, première enfant du couple, née à Poya le 15 Mai 1885, épousa Barthélémy MERCIER à Koné le 9 Septembre 1901. Ils ont eu 9 enfants.

Gabriel Alphonse PALMONT né à Poya le 24 Octobre 1888 n’eut apparemment pas de descendance. Il est décédé célibataire le 7 Août 1959 à l’hôpital de Nouméa mais vivait à Poya.

Héloïse Célina PALMONT est née à Olande (aujourd’hui Ohland), commune de Paagoumène le 21 Février 1891. Elle épousa le 16 Août1896 à Koné, Edouard ROUTIER fils d’un colon d’origine réunionnaise et d’une mélanésienne de la tribu Nekliai. Ils ont eu 12 enfants.

Jules André PALMONT, né le 12 Juin 1894 à Koné, était pêcheur à Poya (encore une profession fréquente chez les PALMONT) quand il fut incorporé dans la Compagnie d’Infanterie Coloniale de Nouméa en Décembre 1914 en pleine première guerre mondiale.  Le 26 Juin 1915, il débarque à Marseille où il rejoint le 6ème régiment colonial. Il fut évacué malade une première fois en Novembre 1915, une deuxième fois en Mars 1916. Il meurt malade le 12 Mars 1917 à l’hôpital Laennec à Paris. Il est inhumé dans le carré militaire du cimetière de Bagneux. Mort pour la France à 22 ans, il n’a pas eu de descendance.

Photo déposée par galichonj sur Geneanet (https://www.geneanet.org/cimetieres/view/3412338/persons/?individu_filter=PALMOND%2BJules+André)

Conclusion

A la Réunion, l’on n’a probablement plus entendu parler d’André PALMONT après son départ. Dans notre branche de la famille, son histoire n’était pas connue ou alors elle ne nous a pas été transmise. Même si on peut imaginer qu’une certaine forme de non-dit a pu régner dans les premières générations descendantes de condamnés, il est possible que la mémoire familiale ait retenu plus d’informations à son sujet. Sa fille Héloïse n’est décédée qu’en 1976.

Reste cette photo, que l’on suppose par recoupement, être celle d’André PALMONT, de son épouse Célina BAPAO et de leurs deux garçons Gabriel et Jules André. Il faudra peut-être interroger certains de leurs descendants pour en être sûr.

Photo supposée d’André PALMONT, Héloise Célina BAPAO, et leurs garçons Gabriel et Jules PALMONT. (Transmise par Jean-Luc Chambault)

J’ai écrit cette histoire avec une pensée amicale pour mes lointains cousins de Nouvelle-Calédonie que je ne connais pas. J’ai découvert avec bonheur qu’ils ont organisé plusieurs cousinades ces dernières années. Peut-être auront-ils d’autres informations pour compléter l’histoire peu banale de ce Réunionnais “parti” loin de chez lui.

Remerciements

Ces recherches n’auraient pu être possibles sans la gentillesse et la disponibilité de nombreuses personnes. Je souhaite donc remercier:

  • Catherine Lecourieux et Jean-Luc Chambault pour les photos et les informations transmises
  • Jean-Moé Leonidas du Service des Archives de la Nouvelle-Calédonie pour toutes les informations et explications fournies.
  • Alain Lardillier de Genneocal pour les actes d’état-civil non disponibles sur ANOM.
  • Serge Dole du Fil d’Ariane pour la transmission des pièces du dossier de condamné à la Transportation.
  • Bernard Guinard pour la photo du Rhin.

Sources

  • Archives Départementales de la Réunion, Dossier de condamnation d’André Palmont, Série 2U (références exactes malheureusement effacées)
  • Archives Nationales d’Outre-Mer
    • Dossier individuel de condamné à la Transportation n.7868. (FR ANOM COL H 732)
    • Acte de naissance d’André PALMONT.
  • Archives de la Nouvelle-Calédonie
    • Folio de condamné n. 4197. (1 Mi 38 – R 176)
  • Hélène Taillemite, « La vie au bagne », Criminocorpus [En ligne], Les bagnes coloniaux, Articles, mis en ligne le 01 janvier 2008, consulté le 31 août 2020. URL : http://journals.openedition.org/criminocorpus/183
  • Guinard Bernard. Article sur les voyages du Rhin à la Nouvelle-Calédonie, http://www.bernard-guinard.com/arcticles%20divers/Convois%20de%20deportes/Rhin/le_Rhin.html
  • Barbançon, Louis-José. “Chapitre I. Évolution de la condition juridique des libérés”. L’Archipel des forçats : Histoire du bagne de Nouvelle-Calédonie (1863-1931). Web. <http://books.openedition.org/septentrion/54820>.
  • Isabelle Merle, « La Nouvelle-Calédonie, 1853-1920. Naissance d’une société coloniale », Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques [En ligne], 11 | 1993, mis en ligne le 05 mars 2009, consulté le 16 octobre 2020. URL : http://journals.openedition.org/ccrh/2762 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ccrh.2762

#Défi2706 en 100 mots – Une tombe, une vieille croix, et le souvenir d’une vie trop courte

#Défi2706 en 100 mots – Une tombe, une vieille croix, et le souvenir d’une vie trop courte

Dans le cadre du #SalonVirtuelledeGénéalogie, Geneatech propose un petit défi : écrire un article de 100 mots sur un évènement de sa généalogie survenu un 27 Juin. C’est l’occasion pour moi de publier un petit texte après une très longue pause sur ce blog.


Intelligent et adorable, mort selon les dires de ta mère, d’un empoisonnement par une voisine jalouse du bel enfant que tu étais. Voilà tout ce que la mémoire familiale a retenu de toi. Il faut dire que tu n’avais pas encore trois ans.

J’ai fait ta connaissance en allant sur la tombe de mon grand-père René, ton neveu. Une vieille croix nous rappelait ton court passage sur terre. C’est aussi dans cette même tombe que tes parents Henri BÈGUE (1880-1957) et Henriette DAMOUR (1876-1930), ton frère Maximilien (1913-1978) sont enterrés.

Cent quinze ans plus tard, Max Lucien BÈGUE (1903-1905), nous ne t’avons pas oublié.


Affranchis de 1848 –  Henriette, Mélanie et Valéry Detorvick

Affranchis de 1848 – Henriette, Mélanie et Valéry Detorvick

Aujourd’hui 20 Décembre, c’est la Fet’ Kaf à la Réunion. Les Réunionnais commémorent la proclamation de l’abolition de l’esclavage le 20 Décembre 1848. Si vous êtes à la Réunion, je vous encourage à profiter des diverses manifestations organisées pour les 170 ans de l’abolition. Je saisis l’occasion pour avancer sur mon objectif de l’année, parler des mes ancêtres affranchis en 1848. J’évoque cette fois Henriette, Mélanie et Valéry DETORVICK et leur identification dans les registres spéciaux de 1848.

L’acte de mariage qui lève le voile

Valéry et Mélanie DETORVICK sont mes 4 x arrières grands-parents. Leur fille Henriette est l’arrière grand-mère de ma grand-mère paternelle. Je l’avais évoqué dans un précédent billet, ma grand-mère paternelle ne savait pas qu’elle avait des ancêtres esclave.

C’est l’acte de mariage de mes arrière arrière arrière grands-parents Emile (COLOGON) et Henriette DETORVICK en 1855 qui lève le voile sur les origines esclaves d’Henriette DETORVICK. Il précise qu’un “extrait des registres spéciaux” est fourni “pour remplacer l’acte de naissance de la future épouse”. Ces registres spéciaux sont en fait les “Registres destinés à l’inscription des personnes non-libres en vertu du décret du 27 Avril 1848“.

 

Registres spéciaux et registres matricules

Le gouvernement provisoire de la Deuxième République avait décrété l’abolition de l’esclavage le 27 Avril 1848. Il souhaitait organiser les élections “dans le plus bref délai possible après la libération générale des esclaves, devenus citoyens français” et donna l’instruction suivante: “les listes électorales seront dressées selon les circonstances propres à chaque colonie, au moyen: 1° des listes électorales antérieures … 4° des registres qui devront être immédiatement établis pour la population actuellement esclave, et sur lesquels tous les individus aujourd’hui portés aux registres matricules des esclaves seront inscrits sous les noms patronymiques qui leur seront attribués”.

Les esclaves n’avaient pas de nom de famille. On les identifiait par leur prénom ou leur surnom et, depuis 1840 par des numéros de matricule. L’ ordonnance du 11 Juin 1839 sur les recensements et l’affranchissement des esclaves dans les colonies (1) précisait qu’à la clôture du recensement général de l’année suivante, il serait “formé à la mairie de chaque commune, un registre contenant la matricule individuelle de tous les esclaves recensés dans la dite commune … La matricule devait énoncer le nom et les prénoms du maître, sa profession et le lieu de sa résidence et devait contenir le nom de ses esclaves, leur sexe, leur âge et les signes particuliers propres à constater leur identité, et préciser quels esclaves étaient mariés”.

Sur les 68 registres spéciaux ouverts dans les communes pour l’inscription des personnes non-libres, seuls 37 nous sont parvenus. Ils ont été numérisés et sont accessibles sur le site des Archives Départementales de la Réunion. A l’exception de la commune de Saint-Benoît, ces registres n’ont malheureusement pas de répertoires. En consultant les relevés réalisés par Pierrette et Bernard NOURIGAT (2), j’ai pu identifier que Valéry, Mélanie et Henriette DETORVICK ont été inscrits sur le registre n°1 tenu par A. Selhausen aux numéros 874, 875 et 879.

 

Quelles informations y trouve t-on ?

La formulation est la même pour toutes: “Le citoyen Valéry, inscrit au Reg(istre) M(atricule) de St-Denis sous le numéro 10397 s’est présenté et après avoir été reconnu par nous a reçu le nom de DETORVICK“. Le sexe et l’année de naissance sont précisés. Ces années de naissance sont parfois approximatives, en particulier quand l’esclave provient de la traite négrière et qu’il est né hors de l’île. Le registre précise que Mélanie est “la femme de Valéry”. Ceci suggère un mariage avant 1848 ce qui était rare dans la population esclave.

Voici les informations extraites des registres.

NOMLienNaissanceN° de matricule
Valéry DETORVICK179410397
Mélanie DETORVICKFemme de Valéry179710398
Françoise DETORVICKFille de Françoise182010394
Louis Valéry DETORVICKFils de Mélanie183910408
Aimée DETORVICKFille de Mélanie182310399
Henriette DETORVICKFille de Mélanie182610400
Mignonne DETORVICKFille d’Henriette184111049
Camille DETORVICKFille d’Henriette1848
Léopold DETORVICKFils d’Henriette184815306
Armand DETORVICKFils de Mélanie182910401
Anaïs DETORVICKFille de Mélanie183510402
Evenor DETORVICKFils d’Anaïs184815776

De ces informations on peut faire les suppositions suivantes:

  • Les numéros de matricule consécutifs suggèrent qu’en 1840 à la création des registres matricules, la famille était “ensemble”, et esclave d’un même propriétaire.
  • Françoise, Aimée, Henriette, Anaïs, Armand sont identifiés comme les enfants de Mélanie. Cela suggère que le mariage de Valéry et Mélanie a eu lieu après leur naissance.

Les registres spéciaux contiennent finalement peu d’informations: ils ne mentionnent pas le lieu ou pays de naissance des esclaves ni qui étaient leur propriétaires. Cela ne diminue en rien leur importance historique et généalogique. Ils sont la trace de l’accession de 62000 esclaves à la liberté, et ils sont aussi les premiers registres (source directe) où sont mentionnés les noms de famille attribués aux nouveaux libres.

 

Les recensements à la rescousse

En consultant le site de Gilles Gérard La famille esclave à Bourbon (3) j’ai pu identifier qu’Henriette, Mélanie et Valéry DETORVICK étaient esclaves de Victor MAILLET. L’étape suivante fut de consulter les feuilles de recensement de Victor MAILLET aux Archives Départementales de la Réunion.

Liste des esclaves de Victor Maillet au recensement de 1848 (Archives Départementales de la Réunion)

Ces recensements m’ont permis d’identifier les origines de mes ancêtres.

  • Valéry était originaire de l’Inde et au moment du recensement il mesurait 1m51, était infirme avait une hernie.
  • Mélanie était originaire de Madagascar, et au moment du recensement mesurait 1m51, servait son maître en tant que domestique et il lui manquait 4 dents.
  • Henriette était créole (i.e. née à l’île Bourbon), mesurait 1m48 et servait son maitre comme domestique.
  • Si le premier enfant est né en 1820, alors Mélanie a été amenée sur l’île au plus tard en 1820.

Cela permet aussi de percer le mystère de ce nom choisi pour cette famille. Le propriétaire de cette famille d’esclaves se prénommait Victor. Ils étaient les “esclaves de Victor”. Par inversion de syllabes, Victor est devenu TORVIC et cela donne “les esclaves DE TORVICK”. Le nom attribué fut DETORVICK.

CONCLUSION

Mon arrière arrière arrière grand-mère Henriette vécut jusqu’en 1881. Sa mère Mélanie ne connut pas longtemps la liberté puisqu’elle mourut 6 mois après l’abolition. Enfin, je n’ai toujours pas trouvé le décès de Valéry DETORVICK. Je sais qu’il habitait encore St-Denis fin 1849 où il était employé comme homme de charge. Il me reste encore beaucoup de recherches à faire pour essayer de me cerner leur vie d’esclaves. Ce sont les recherches les moins faciles à faire, celles qui nécessitent d’être sur place aux Archives Départementales de la Réunion. J’ai une pensée pour eux aujourd’hui, en attendant d’en savoir plus ou de peut-être les rencontrer. Qui sait ? 🙂


NOTES

(1) Voir chapitre Ier article 6 de l’Ordonnance du Roi sur les recensements dans les colonies 11 Juin 1839

(2) Pierrette et Bernard NOURIGAT ont notamment relevé tous les affranchissements de 1815 à 1848 en consultant notamment les registres spéciaux, les bulletins officiels et les actes d’affranchissements reportés dans les registres d’état civil, les actes de mariage des affranchis d’après 1848. Ces relevés sont disponibles dans la salle de lecture des Archives Départementales, auprès du Cercle Généalogique de Bourbon, ou via la liste de diffusion Genbourbon.

(3)  Gilles Gérard met à disposition sa base donnée issue de la thèse en Histoire qu’il a soutenue et qui visait à démontrer l’existence de structure familiale pendant la période de l’esclavage. L’auteur continue ses recherches et met la base régulièrement à jour. Pour reconstituer ces familles, Gilles Gérard a croisé diverses données: les recensements d’avant 1848, les registres de l’état civil ainsi que les relevés d’affranchissement réalisés par Pierrette et Bernard Nourigat.

Geneatheme sur les migrations – Alfred PALMONT et la Nouvelle-Calédonie

Geneatheme sur les migrations – Alfred PALMONT et la Nouvelle-Calédonie

Pour le  geneatheme de Juillet, Sophie de la Gazette des Ancêtres nous invite à parler des migrations dans notre généalogie et à nous poser les questions suivantes. Pourquoi quitter sa famille ? Pourquoi quitter sa région ? Pourquoi partir et refaire sa vie ? Quel fut l’élément déclencheur ?  

Je n’ai malheureusement pas eu beaucoup de temps à consacrer à ce blog ces dernières semaines. Mais je tenais à participer, car les migrations sont bien les histoires qui m’intéressent le plus en généalogie.

Je me contente de partager un document qui m’est d’autant plus cher que je l’ai trouvé totalement par hasard. Ce document témoigne de la situation difficile de mon arrière arrière arrière grand-père Alfred PALMONT en 1873, qui le pousse à vouloir tenter sa chance en Nouvelle-Calédonie.

Les Réunionnais en Nouvelle-Calédonie

Après 1863,  la Réunion traverse une grave crise économique et financière. Elle touche particulièrement l’industrie sucrière et cause un appauvrissement général de la population. Au même moment, la Nouvelle-Calédonie, toute jeune colonie créée en 1853 cherche des colons.  Certains Réunionnais y émigreront pour tenter l’aventure sucrière. D’autres, parmi les plus pauvres, essaient tout simplement de rejoindre cette nouvelle colonie où les perspectives semblent meilleures.

Le carton 4M130 des Archives Départementales de la Réunion (ADR) contient précisément ces demandes de passage vers la Nouvelle-Calédonie couvrant une période allant de 1863 à 1912. Les Réunionnais qui ne peuvent payer le billet, écrivent au Directeur de l’Intérieur pour que celui-ci leur accorde le passage gratuit à bord d’un navire de l’Etat vers la Nouvelle-Calédonie. A la lecture de ses demandes, on devine que les demandeurs se sont fait aider pour les écrire. Toutefois ces lettres témoignent de la misère générale à l’époque.

Vue de la rade de Port de France, future Nouméa (Source: Wikipedia)

Demande d’Alfred PALMONT

Voici la demande de passage faite par mon ancêtre Alfred PALMONT le 3 Mars 1873. Je n’ai corrigé ni les fautes d’orthographe, ni les fautes de grammaire.

Monsieur,

L’état désastreux où m’a mise l’épidémie fiévreuse qui sévit presque dans toute la Colonie, joint à cela le manque de travail qui opposent à ma position de père de famille de cinqs enfants, de continuer a resté dans la Colonie ; dont mon industrie que je professe et l’état de bourlier ; capable de gagner ma vie partout ailleurs, d’après mes capacités et pouvant vous fournir des certificats dans tous les Etablissements ou j’ai travaillé, m’ont suggerée la pensée de me faire l’honneur de vous adresser la présente demande à seule fin que vous voulez bien maccorder un droit de passage comme les autres concurrents pour la Nouvelle Calédonie avec ma petite famille qui se composent de moi ma femme trois garçons et deux filles qui font un nombre de 7, comme je pressent M. le Directeur de l’Intérieur que ce nouveau repatriement me sourit ainsi quà ma petite famille pour l’avenir. J’ai l’honneur de venir solliciter auprès de vous l’accueil favorable que vous donnerez sur ma demande que j’ai l’honneur de vous adresser et vous fournir des certificats de bonne conduite dans chaque commune que j’ai travaillé ; en attendant, veuillez Monsieur le Directeur de l’Intérieur agréer les humbles salutations de votre dévoué serviteur. 

Alfred Palmont

La signature plutôt hésitante contraste particulièrement avec le reste de la lettre. Il s’est fait aider pour la lettre. A son mariage en 1861 il ne savait pas signer.

Demande de passage en Nouvelle-Calédonie d’Alfred PALMONT en 1873. (Source: ADR 4M130)

Au bas de la lettre on trouve quelques lignes où il est confirmé qu’Alfred PALMONT était un bon travailleur et qu’il s’est toujours bien conduit.

Rapport du commissaire de police sur Alfred PALMONT

Le commissaire de police de Saint-Denis mandaté par le Directeur de l’Intérieur écrit ceci.

Monsieur le Directeur de l’Intérieur

En réponse à votre communication du 3 Mars concernant le Sr Alfred Palomnt, j’ai l’honneur de vous donner les renseignements suivants:

Alfred Palmont âgé de 39 ans né à St-Paul où il exerce la profession de bourrelier est marié à Charlotte Bonsang née à St-Denis, âgée de 30 ans.  — Cinq enfants sont issus de ce mariage: Alfred 10 ans, Armand 8 ans, Angela 7 ans, Emilien 5 ans, Marie 2 ans.  Cette famille est dans une profonde misère et n’aurait pour faire face aux premiers frais de son existence à la Nouvelle-Calédonie qu’une somme de 50 francs environ.  La moralité du Sr Palmont n’est pas mauvaise ; mais je pense que si cet ouvrier était un bon travailleur, il trouverait facilement à s’employer ici.

J’ai l’honneur d’être avec respect Monsieur le Directeur de l’Intérieur votre humble et très dévoué serviteur. 

Le commissaire de police.

Rapport de police sur la situation d’Alfred PALMONT en 1873 (Source: ADR 4M130)

Epilogue

Alfred PALMONT n’obtint pas le passage vers la Nouvelle-Calédonie. Le peu d’économies dont il disposait, et sa trop nombreuse famille, étaient un obstacle jugé trop grand pour une émigration réussie. Les doutes du commissaire de police sur la qualité de son travail ont probablement pesé sur la décision finale.

Né esclave en 1833, affranchi à l’âge d’un an avec sa mère, sa grand-mère, ses oncles et tantes par son grand-père, Alfred PALMONT s’était marié une première fois vers 1852, sa femme mourant en couche et son enfant peu après. Il s’était remarié en 1861 à Charlette BONCHAMP (et non BONSANG comme écrit dans le rapport ci-dessus). Après cette demande de passage de 1873, le couple eut encore 3 enfants.

Clin d’oeil de l’histoire, à sa mort en 1883 il était ….  agent de police